Chroniques littéraires

Le Chat dans la Littérature et dans les Arts

Lettre de Paris
20 Septembre 1926

La récolte, l’été dernier, fut particulièrement abondante. Je veux parler des réponses à toutes les enquêtes ouvertes dans les journaux et dans les revues, sur des sujets divers. C’est tous les ans la même chose. Un bon questionnaire, qui ne s’adresse pas à des sourds, aide un journal à traverser les mois de vacances, pendant lesquels l’information languit un peu. C’est un aliment léger mais qui tient de la place.
J’ai déjà, pour ma part, oublié les thèmes qui ont fourni l’occasion de broder avec plus ou moins de verve, de sagesse et d’esprit, à des plumes distinguées. Si j’ai retenu seulement cette interrogation : « Pourquoi aimez-vous les chats ? » c’est parce qu’elle m’est tombée sous les yeux en même temps que je venais de recevoir une belle publication intitulée : Le Chat dans la littérature et dans l’art.
Le chat a toujours été en faveur auprès des gens de lettres et des artistes, et l’ouvrage de Mme J. Conan Fallex n’est pas unique en son objet. En 1869, le romancier et critique d’art Champfleury fit paraître un petit volume : Les Chats, illustré de dessins d’Eugène Delacroix, Manet, Viollet-le-Duc, Ribot, Morin, Kreutzberger, Grandville, Godefroi Mind, Ok’Sai, etc… La monographie de Champfleury, sans remonter jusqu’au déluge, réveillait le chat qui dort dans l’histoire de l’Égypte ancienne, où l’on trouve sa trace (vers 1668 avant J.C.), dans les vestiges d’un tombeau de Thèbes conservés au British Museum. Notre Musée égyptien du Louvre est également probant à cet égard. Le chat n’a guère inspiré les Grecs et les Romains. En France, au moyen-âge, on le regardait comme un animal diabolique hantant les sorcières. On le brûlait avec elles. Longtemps encore les campagnes furent ennemies des chats. On les taxait de sauvagerie. On les accusait de détruire non seulement les souris, les rats, les mulots, mais encore perdrix, bécasses, lièvres et lapereaux.
Un « ami des bêtes », l’auteur de L’esprit des bêtes, de Tristia, histoire des misères et des fléaux de la chasse, et du Monde des oiseaux, qu’on ne lit pas sans plaisir encore soixante-quinze ans après leur production, Toussenel enfin, avait cependant déclaré la guerre au chat !
« Je n’en rencontre jamais un en maraude, disait-il, sans lui faire l’honneur de mon coup de fusil. »
Ne nous étonnons pas, à la réflexion, de cette rigueur vis-à-vis du chat. Toussenel aimait trop les petits oiseaux pour ne pas prendre leur défense contre un animal qui ne les épargne pas. Mais il n’épargne pas non plus les souris que peut trouver bien gentille, malgré leurs méfaits, une autre âme sensible.
La vérité, c’est qu’il n’y a plus de chats sauvages dans toute l’acception du mot. Ils sont tous domestiqués et le paysan lui-même se loue de leurs services. L’été dernier, voyageant dans le Midi de la France, aux heures brûlantes du jour, je ne voyais dehors, dans les villages et les petites villes de Provence, que des chats assoupis sur les pierres chaudes. On ne les dérangeait pas. Ils étaient chez eux dehors comme au coin de l’âtre, l’hiver, et l’on ne se plaignait pas des rondes qu’ils faisaient la nuit, dans les greniers, au contraire. Ce ne sont pas seulement les compagnons de la vieillesse, du célibat et du travail sous la lampe ; on ne regrette pas qu’ils soient demeurés un peu sauvages lorsqu’ils débarrassent la maison de ses parasites. Des personnages célèbres, à commencer par le cardinal de Richelieu, ont aimé les chats. Ce dernier se divertissait à leurs gambades autour de lui… et le fait est qu’il n’y a rien de plus gracieux que les jeux des jeunes chats…, ceux précisément que Richelieu préférait au point de les congédier dès qu’ils avaient plus de trois mois. Moncrif , qui a écrit une histoire des chats, rapporte de son côté qu’un autre grand ministre, Colbert, s’entourait de petits chats qui l’amusaient. C’est un repos de l’oeil et de l’esprit. Nulle bête n’est plus plaisante en ses ébats.
Chateaubriand disait à son secrétaire d’ambassade, M. de Marcellus : « J’aime dans le chat ce caractère indépendant et presque ingrat qui le fait ne s’attacher à personne, cette indifférence avec laquelle il passe des salons aux gouttières ; on le caresse, il fait gros dos, mais c’est un plaisir physique qu’il éprouve et non, comme le chien, une naïve satisfaction d’aimer et d’être fidèle à son maître… Le chat vit seul et n’a pas besoin de société ; il n’obéit que quand il veut, fait l’endormi pour mieux voir et griffe tout ce qu’il peut griffer. Buffon a maltraité le chat : je travaille à sa réhabilitation et j’espère en faire un animal honnête… »
Ambassadeur à Rome, Chateaubriand avait reçu du pape Léon XII un chat qu’il appelait Micetto et qui était gris roux. Un autre grand écrivain, auteur d’une Histoire de France qui n’a pas sa pareille, Jules Michelet, avait un goût aussi vif pour les chats. Sa femme nous le révèle, notamment dans L’Oiseau, encore un beau livre à relire. Champfleury raconte qu’il fut reçu un jour, dans sa jeunesse, Place Royale, où demeurait alors Victor Hugo, dans un salon décoré de tapisseries, au milieu duquel, sous un grand dais rouge, trônait un chat majestueux… celui sans doute que le poète appelle Chanoine, dans ses Lettres sur le Rhin. Théophile Gautier, en parfait disciple qu’il était, partageait la tendresse de son maître pour les chats. « Acquérir l’amitié d’un chat est chose difficile, a-t-il dit dans sa Ménagerie intime. C’est une bête philosophique, étrange, tranquille, tenant à ses habitudes, amie de l’ordre et de la propreté et qui ne place pas son affection à l’étourdie : il veut être votre ami si vous en êtes digne, mais non pas votre esclave. »
Tous les admirateurs des Fleurs du mal savent par cœur le sonnet de Baudelaire :

Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui sont comme eux frileux et comme eux sédentaires.

« Je n’ai rien écrit sur les chats, confiait Prosper Mérimée, à Champfleury ; mais j’en ai élevé un très grand nombre et je crois les connaître assez bien. »
Sainte-Beuve en eut pu dire autant, lui qui laissait sa chatte se promener sur son bureau, parmi ses papiers étalés. Le naturaliste Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788), fut le principal rédacteur de l’Histoire naturelle, publiée en 36 volumes de 1749 à 1789. Dans le sixième tome, Buffon décrit ainsi les chats : «(…) quoique ces animaux, surtout quand ils sont jeunes, aient de la gentillesse, ils ont en même temps une malice innée, un caractère faux, un naturel pervers, que l’âge augmente encore, et que l’éducation ne fait que masquer.De voleurs déterminés, ils deviennent seulement, lorsqu’ils sont bien élevés, souples et flatteurs comme les fripons ; ils ont la même adresse, la même subtilité, le même goût pour faire le mal, le même penchant à la petite rapine (…)»
Une autre chatte, celle de Barbey d’Aurevilly, baptisée par lui Démonette, a laissé une famille qu’a recueillie Mlle Louise Read , l’exécuteur testamentaire de l’auteur des Diaboliques. Chez elle, encore aujourd’hui, les chats règnent despotiquement, en souvenir du disparu et répandent dans tout le logis une odeur ammoniacale – et les touffes de poils qu’ils perdent. On les emporte avec soi, comme si l’on s’était frotté contre de vieux manchons.
J’ai connu chez J.K. Huysmans un autre chat célèbre, Barre-de-Rouille, posé sur ses épaules dans un portrait gravé. Huysmans a magnifiquement décrit, dans un de ses romans, En rade, la mort d’un chat paralytique – le sien.
« Quel mystère que l’affection des bêtes ! » s’écrie quelque part Pierre Loti, en regardant le chat s’endormir et rêver sur la table où il écrit. « Il s’installe, non sans avoir deux ou trois fois allongé la patte, comme pour implorer la permission de descendre sur mes genoux. Et il se couche, la tête tendrement appuyée sur mon bras, avec un air de dire : « Puisque tu ne veux pas de moi tout à fait, souffre au moins cela qui ne te gêne guère. » »
Des chats… j’en ai rencontré encore un certain nombre chez François Coppée , et je comprends qu’il ait écrit sur un album de portraits que lui avait offert une dame :

Comme vous pour les chats j’ai tant de sympathies !
Chez moi j’ai vu régner de longues dynasties
De ces rois fainéants au pelage soyeux.
Et dans mon calme coin de vieux célibataire,
Toujours les chats prudents, les chats silencieux
Promènent leur beauté, leur grâce et leur mystère.

Jules Lemaître a dédié, lui aussi, un sonnet à son chat :

Mon chat, hôte sacré de ma vieille maison,
Viens te pelotonner sur mes genoux, et laisse
Que je passe mes mains dans ta chaude toison.

Le poète Mallarmé a parlé avec émotion de sa Lilith, qui avait mal posé devant le grand peintre Whistler. Devenue vieille, après avoir été superbe, elle n’avait plus que deux yeux noirs, « juste dans ce qu’il faut de noir pour leur laisser toute leur valeur. » Et Mallarmé disait encore : « Le chat va de la divinité au lapin… » Un des poètes qui ont le mieux observé les bêtes, Maurice Rollinat, a naturellement consacré un poëme au chat. Panthère du foyer, tigre en miniature. Ayant été, à la campagne, l’hôte de Rollinat, je dois dire que je n’ai vu autour de lui que des chiens. Il me semble bien que ceux-ci étaient ses préférés. Edmond Rostand a comparé, lui aussi, à un « tigre étendu sur le flanc », le petit chat noir qu’il a dépeint « effronté comme un page et extrêmement comique. » Le chat en vieillissant devient plus cruel que comique. J’en ai vu un, de ma fenêtre, prolonger pendant une demie-heure le supplice d’une souris meurtrie par lui du premier coup de patte, juste assez pour qu’elle ne mourût pas tout de suite et pût croire qu’elle lui échapperait. Quelle jouissance raffinée lui procurait cette agonie interminable ! Il finit par achever sa victime d’un coup de dent… c’est la délectation du chat que Toussenel eût abrégée, s’il avait passé par là… J’ai compris ce jour-là les représailles de Toussenel. Et pourtant, j’aime les chats… à cause qu’ils ne semblent pas faits pour être battus, comme les chiens et autres animaux domestiques.
Le livre de Mme J. Conan Fallex est enrichi de nombreux hors-textes qui nous font passer la petite revue des artistes inspirés par les chats. Défilent devant nous, soigneusement reproduits en noir, des tableaux de Breughel, de Ténires, de Gérard Dow, de Géricault ; des estampes du 17e siècle, des gravures de Coypel, Cochin, Liotard, d’après Watteau, une page d’album de Delacroix, ses dessins japonais, une aquarelle de Mérimée, un marbre de Dampt, la Démonette de Barbey d’Aurevilly, par Ostrowski, etc… On pense bien que les chats d’Eugène Lambert n’ont pas été plus oubliés que ceux de Steinlen, qui sont délicieux entre tous et suffiraient pour que le nom de cet artiste ne périt pas. Cher Steinlen ! Lui aussi faisait « patte de velours » pour toucher à ses modèles favoris ! Il les aimait pour eux-mêmes : autrement, il eut amassé une fortune en exploitant ce filon.
Parmi ceux de nos contemporains morts ou vivants qu’a signalés leur tendresse pour les chats, il est injuste de n’avoir pas fait une place à M. Paul Léautaud, qui signe Maurice Boissard des impressions, des souvenirs et des pages de critiques d’une causticité singulière. C’est lui qui fut poursuivi, au mois de Juillet dernier, à la requête de son propriétaire à Fontenay-aux-Roses, près de Paris. Que reprochait-on à Léautaud ? D’avoir converti la villa qu’il habite en refuge pour chiens et chats errants !
Ce sont, en effet, – et depuis longtemps à ma connaissance ! – les seuls auxquels l’écrivain s’intéresse. Il les ramasse, leur donne asile et ne s’en sépare plus. Ils sont chez lui – chez eux. Au moment où son propriétaire s’est fâché, Léautaud abritait dix chiens et trente-huit chats ! Pour faire vivre ses pensionnaires, Léautaud s’est maintes fois endetté ! Il se prive de tout pourvu qu’ils ne manquent de rien. Et il n’attend pour sa sollicitude aucune récompense… pas même de la société protectrice des animaux ! Quand ses locataires viennent à mourir, il les enterre au fond de son jardin. Quelques fois, le matin, quand il opère le recensement de ses chiens et de ses chats, il en trouve le nombre augmenté d’une unité… C’est que, pendant la nuit, on lui a jeté par dessus le mur une bête perdue ; et il aime mieux cela que de constater une absence. Ce monde à quatre pattes vit en bonne intelligence. Toute licence lui est laissée, et il n’en abuse pas. Et c’est pourquoi il m’eût paru naturel qu’un livre dont les chats sont les héros, fut placé sous l’invocation de ce Saint-Vincent de Paul des bêtes.