Chroniques littéraires

Guy de Maupassant

Lettre de Paris
31 mars 1931

On entretient la mémoire de Guy de Maupassant, mort le 6 Juillet 1893, après une longue et cruelle maladie dont nous parlerons tout à l’heure.
Ses livres, ses contes surtout, n’ont pas cessé d’avoir de nombreux lecteurs ; les médecins sont venus au secours des biographes qui nous racontèrent sa vie empoisonnée à la fin par des crises épileptiformes ayant nécessité son internement dans une maison de santé ; enfin on lui a rendu officiellement hommage à plusieurs reprises depuis trente-huit ans.
En 1896, la Société des Gens de Lettres lui a fait ériger un monument que l’on peut voir au Parc Monceau ; au mois de Mai 1900, remise était faite au maire de Rouen, d’un monument encore, élevé au jardin Solférino, à la mémoire de l’auteur d‘Une Vie ; en 1923, une plaque apposée sur un mur du ministère de la Marine ; en 1925, le ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, qu’était alors M. de Monzie, a inauguré un nouveau monument à Guy de Maupassant dans le parc du château de Miromesnil, maison natale de l’écrivain, en Normandie ; il a donné son nom à une rue de Paris ; enfin le Conseil municipal a autorisé l’apposition d’une plaque sur la maison de la rue Clauzel que Maupassant habita de 1878 à 1881.
Il s’est produit, à ce sujet, une confusion singulière.
La plaque était gravée et n’attendait plus que son inauguration par des discours du préfet de la Seine et du président du Conseil municipal, lorsqu’on s’est aperçu que l’on se trompait de maison en apposant sur celle qui porte le n°19, l’inscription qui convenait au n°17.
Erreur qui n’a pas empêché, d’ailleurs, la cérémonie d’avoir lieu. Un orateur a dit judicieusement : « Si l’adresse de la maison est incertaine, la gloire de l’écrivain ne l’est pas. »
C’est effectivement le principal.
Mais pourquoi avoir choisi de préférence cette maison de la rue Clauzel où Maupassant n’est point né et où il n’est pas mort ?
Il demeura aussi rue Dulong, aux Batignolles, rue Boccador, rue Montchanin… Mais c’est rue Clauzel qu’il devint célèbre, à l’âge de trente ans, avec une soudaineté dont il y a peu d’exemples dans les Lettres, si l’on évalue au poids, l’importance des débuts du romancier.
Celui-ci entrait dans la gloire, sous le couvert des Soirées de Médan, avec une simple nouvelle : Boule-de-Suif, un chef-d’oeuvre. Zola et ses premiers disciples : Huÿsmans, Hennique, Henry Céard et Paul Alexis, avaient, ainsi que leur chef d’école, donné également au recueil chacun une nouvelle. Celle de Maupassant l’emportait sur les cinq autres, y compris L’attaque du Moulin, d’Emile Zola.
Du jour au lendemain, le nom de Maupassant fit prime. Il n’avait encore publié jusque là que quelques poëmes dans une Revue dirigée par Mendès : La République des Lettres, et le Théâtre Déjazet lui avait joué un petit acte en vers : Histoire du vieux temps.
On prétend qu’il écrivit Boule-de-Suif rue Clauzel. Ce n’est pas sûr non plus. Il est plus probable que Maupassant, qui était alors employé au ministère de la Marine, aux appointements de 1800 francs, imita Huÿsmans dont les romans étaient écrits au bureau, sur le papier de l’Administration.
Maupassant arrivait au bureau – lorsqu’il y allait – à neuf heures du matin ; il en partait le soir à six heures et demi ; on le traitait avec déférence : il semble assez naturel de lui attribuer des loisirs dont il faisait profiter ses travaux littéraires.
Émancipé par Les Soirées de Médan, Maupassant ne connut plus que des succès de toute sorte – dont sans doute il mourut… à quarante-trois ans ! Car il paraissait bâti à chaux et à ciment. Mais à l’encontre de ses maîtres, Gustave Flaubert, qui l’aimait comme un fils, et Emile Zola, son chef de file, il se laissa séduire par des relations mondaines qui flattaient sa vanité et qui le conduisirent à la maison de santé.
Il s’était, de bonne heure, grisé de ce vin-là. En 1879, une comédienne de l’époque, Mme Pasca, ayant accepté de jouer l‘Histoire du vieux temps chez la princesse Mathilde, Maupassant, bouleversé, écrivait à Flaubert :
« Que dois-je faire ? Ecrire ou faire une visite ? Quand on lui écrit, quelle est la formule ? Madame ou Madame la Princesse, ou Altesse? Avec un homme, c’est simple, on dit : Monseigneur. Mais avec une femme ? Quand on parle, dit-on, « Votre Altesse? »… J’attends un mot de vous immédiatement. »
Après Boule-de-Suif, dans Les Soirées de Médan, Maupassant publia : Des vers, qui l’avaient exposé à des poursuites pour une pièce. Au bord de l’eau, outrageait les moeurs et la morale publique ! Un juge d’instruction d’Etampes l’interrogea ; l’affaire n’eut pas de suites. Maupassant avait craint qu’elle ne lui fit perdre sa place au ministère : il la perdit volontairement après la publication de Boule-de-Suif.
Il avait conscience de sa valeur. L’approbation de Flaubert le rendait même sévère pour les cosignataires du volume. De Zola lui-même, il disait : « Bien ; mais le sujet aurait pu être traité aussi bien par Mme Sand ou Daudet. »
De Huÿsmans, auteur de Sac au dos : « Pas fameux. Pas de sujet, pas de composition, peu de style. »
De Céard : « Lourd, très lourd, pas vraisemblable, des tics de style, mais des choses fines et curieuses. »
Hennique : « Bien, bonne pâte d’écriture, quelque confusion par places. »
Alexis : « Ressemble à Barbey d’Aurevilly ; mais comme Sarcey (un journaliste) veut ressembler à Voltaire. »
Non, Maupassant n’était pas tendre pour les confrères qui ramaient à côté de lui…
Il prenait son essor. Mademoiselle Fifi, Une Vie, La maison Tellier, Bel-Ami, et les Contes qu’il donnait au Gil Blas, affirmaient sa maîtrise. Les Contes de la Bécasse, Yvette, Sur l’eau, autre chef-d’oeuvre, portaient l’écrivain au zénith, tout au moins comme conteur. Le Horla n’avait pas encore mis son signe funeste sur le front du futur client du docteur Blanche. Le robuste normand n’avait pas succombé aux tentations du faux Paris, élégant et factice. Car on peut bien dire que ses derniers romans : Notre Coeur et Fort comme la mort, sont loin de valoir Une Vie et Bel-Ami, Boule-de-Suif, Mademoiselle Fifi et Mouche.
Lui-même a écrit sa biographie en vingt-cinq volumes où il faut le chercher et où on le trouve. Ses premiers ouvrages respirent la santé, la joie de vivre, une révolte généreuse contre l’égoïsme, la lâcheté, l’intérêt, l’injustice sociale. Il a pitié des humbles et des malheureux, des paysans, des gens de mer, des petits bourgeois et des déclassés, jusqu’au jour où les belles dames névrosées mettent le grappin sur lui et l’accaparent.
Flaubert, le bon patron, n’est plus là pour lui crier : Casse-cou ! Il s’est peu à peu séparé de ses premiers compagnons d’armes ; il fait bande à part, sans rompre positivement avec les naturalistes. On a reproché à J.K. Huÿsmans sa défection ; mais celle de Maupassant, sans éclat, l’a précédée. Maupassant ne s’est pas converti, lui, mais il a, comme Huÿsmans, brisé ses amarres et gagné le large.
À l’époque où je l’ai rencontré, le jeudi soir, chez Alphonse Daudet, Maupassant n’était déjà plus le gaillard musculeux et de belle humeur dont les prouesses physiques remplissaient ses camarades d’admiration, et d’envie. Il se montrait inquiet et réservé. Il avait un égal dédain pour l’Académie et la Légion d’honneur et préférait les gens du monde aux gens de Lettres qu’il voyait peu et en petit nombre. Il était hostile au mariage et nourrissait à l’égard de la femme en général et de la mondaine intellectuelle des salons littéraires en particulier, une sorte de mépris.
« Pour aimer, a-t-il dit dans un de ses livres, il me faudrait rencontrer entre l’être physique et l’être moral qui composent une créature humaine, une harmonie que je n’ai jamais trouvée… Les jolies femmes le plus souvent n’ont pas une intelligence en rapport avec leur personne. »
Il raisonnait là-dessus à peu près comme Gustave Flaubert et Alexandre Dumas fils.
Un jour, à Etretat, il dit : « Je ne quitterais pas une truite saumonnée pour la belle Hélène ! »
De l’amour, il ne retenait que la sensualité, et c’est peut-être de cela qu’il est mort.
On a publié, ces dernières années, sur la fin de Maupassant et sur la maladie qui l’emporta après de douloureuses péripéties, des livres, des études médicales, que l’on a pu, avec raison, trouver superflues, car la santé des grands hommes ne nous intéresse que de leur vivant et l’on devrait bien ne pas troubler le grand repos dans lequel ils sont entrés.
Un informateur notamment, s’étant proposé de tout dire à ses risques et périls, a recherché dans l’hérédité de Maupassant les causes pathologiques de son détraquement cérébral. Je doute que ces investigations aient été agréables à la famille de l’écrivain et on eût pu les épargner à la mémoire de ses parents.
Je fus un jour sollicité par un éditeur d’écrire, pour une collection, la vie de Maupassant. Je m’en ouvris, avant d’accepter, à ceux de ses amis qui étaient les miens et qui vivaient encore. L’un des plus anciens et des plus intimes, Henry Céard, son collaborateur aux Soirées de Médan, me dissuada de mettre le projet à exécution.
« J’ai eu moi-même l’intention, me dit-il, d’écrire la vie de Maupassant. J’y ai renoncé. Faites-en autant si vous ne voulez pas, en cours de route, vous heurter à des obstacles insurmontables. »
J’ai suivi le conseil et je m’en félicite. Je n’aurais point à consulter les médecins, ni les archives de la famille pour savoir les causes de la paralysie générale, à quelle époque les troubles fonctionnels ont commencé et si l’aliénation mentale a déjà une part dans la composition du Horla.
Ce qui n’est plus douteux aujourd’hui, c’est que Guy de Maupassant, s’il n’a été qu’un conteur, fut un grand conteur capable de condenser la vie en des récits d’une telle densité qu’on s’est plu à les ravaler jusqu’au fait divers.
Mais Anatole France a mis toutes choses au point en disant, au lendemain de la mort de l’écrivain : « Force, souplesse, mesure, rien ne manque à ce conteur robuste et simple. Il est vigoureux sans effort et ferme sans aucune tension. Il est un des princes du conte dans ce pays de France où l’art de conter s’est transmis à travers les âges. »
Emile Zola disait, d’autre part : « Maupassant est de la famille des simples, des clairs et des forts… Il peut y avoir des artistes plus pénétrants que lui ; je ne connais pas de conteurs plus solides et plus complets. »

Lucien Descaves