Chroniques littéraires

Les Sœurs Brontë

Lettre de Paris
20 Septembre 1929

Les Sœurs Brontë

Les noms de la plupart des écrivains et des artistes célèbres de leur vivant, ont des éclipses, comme les astres. Partielles ou totales La durée de ces éclipses, <rature illisible> durée plus ou moins longue partielles ou totales, varie. Elle peut atteindre et même dépasser un siècle. On ne parlait plus depuis longtemps d’une illustration des Lettres ou des Arts à son époque, et voila [sic] que, tout à coup, à l’occasion d’une biographie ou d’un anniversaire, le nom oublié brille d’un nouvel éclat. On réédite des œuvres <mot illisible biffé> ensevelies dans le silence et c’est pour l’auteur un regain de gloire. Il arrive même quelquefois que des jugements dont il a souffert sont cassés par la postérité ou bien qu’on lui rend justice dans une plus large mesure. Malheureusement, il n’est plus là pour se réjouir ou s’enorgueillir d’un meilleur accueil… Le soleil des morts n’a pas la même chaleur que pour les vivants ; c’est un soleil d’hiver. Je me suis fait ces réflexions en voyant inopinément cesser l’éclipse qui couvrait le nom des trois sœur Brontë, en France tout au moins.
Simultanément ont paru en librairie une Vie des sœurs Brontë par Emilie et Georges Romieu, et une nouvelle traduction du roman d’Emily Brontë : Wuthering Heights par M. Frédéric Delebecque.
La pauvre fille morte phtisique en 1848, à l’âge de trente ans, n’attendait certainement pas à ce réveil en France !
Dans son pays même, elle disparut, sans avoir partagé la poète et romancière, sans avoir, comme sa sœur, attiré l’attention par des débuts littéraires retentissants… Et pourtant, ce que l’on exhume aujourd’hui, ce n’est pas Jane Eyre, l’ouvrage de Charlotte, c’est Wuthering Heights, le roman compact d’Emily, à peu près passé sous silence par la critique anglaise quand l’éditeur Newby le publia en 1848. On peut dire que le génie d’Emily ne fut reconnu que trente ans après.
Phénomène assez curieux : Charlotte, l’aînée des sœurs Brontë, semble avoir perdu en quatre-vingts ans ce qu’a gagné Emily dans l’estime des lettrés. Autre éclipse : celle de Jane Eyre, au bénéfice de Wuthring Heights.
Ce n’est pas la première fois, loin de là, que l’on s’occupe en France de la famille Brontë. Teodor de Wyzewa a écrit une bonne introduction à une réimpression du roman d’Emily sous ce titre : L’amant ; et peut-être se rappelle-t-on les belles pages de Maurice Maëterlinck dans son livre La Sagesse et la Destinée. Nous y reviendrons tout à l’heure.
Je dois signaler encore l’étude de M. Ernest Dionnet qui remonte à une vingtaine d’années et se trouve dans la Collection des grands écrivains étrangers, chez Bloud. Soyons juste : les uns et les autres se sont amplement servi, pour leur biographie, de celle qui parut en Angleterre deux ans après la mort de Charlotte Brontë. Elle avait pour auteur son amie Mrs Gaskell, romancière elle-même. C’est un fort beau livre que d’autres études ont complété, notamment celle de Clément Shorter : Charlotte Brontë and her Sisters, volumineuse, méticuleuse, érudite. Ce que l’on peut lui reprocher c’est de se montrer indifférente aux rapports qu’il peut y avoir entre la vie intime des trois sœurs et leurs œuvres. M. Shorter a souci d’exactitude et non de psychologie. Il n’examine les œuvres qu’à la lumière du jour : l’âme de l’auteur, si toutefois <rature illisible> elle perce dans ses livres, ne l’intéresse pas.
Enfin, il y a l’essai de biographie littéraire entrepris par M. Birrell dans la série des Great Writers. Pour ce dernier, au contraire, la personnalité de l’auteur, son histoire générale ou anecdotique, s’efface devant le talent dont il a fait preuve dans ses productions.
Il est fâcheux que Sainte-Beuve n’ait pas consacré un ou plusieurs feuilletons aux sœurs Brontë ; il conciliait unissait assez, lui, le sens de la vie à la pénétration littéraire critique, pour éclairer du dehors et du dedans la figure du modèle.
Par une coïncidence singulière, le nom de Brontë a frappé les oreilles françaises qui l’ignoraient ou l’avaient oublié, dans le moment même où leur était révélée l’existence de M. Snowden, « gars du Yorkshire », il n’est plus permis de ne pas le savoir !
Or, les trois filles du clergyman Patrick Brontë, Charlotte, Emily et Anne, nées respectivement en 1816, 1818 et 1820, sont elles mêmes originaires du Yorkshire. Thornton, près de Bradford, est leur berceau.
Tous les biographes s’accordent à dire que Charlotte était une vraie fille du Yorkshire, froide, réservée, d’une indépendance farouche. Elle détestait les étrangers autant qu’elle aimait son pays natal. M. Dimnet, dont j’ai cité l’ouvrage, ajoute qu’elle poussait, quand il le fallait, une sincérité innée jusqu’à la brutalité et au cynisme. Elle était puritaine et insulaire. Elle s’excusa un jour auprès d’une amie de l’avoir appelée « Chérie. »
« C’est bien un repentir de Yorkshirienne, » dit le biographe. Et aux les traits dont il vient de marquer la figure de Charlotte, on reconnaît apparentent, en effet, celle-ci au « gars du Yorkshire », tel qu’il nous est apparu à la Haye, en des circonstances mémorables.
La partie occidentale du Yorkshire <rature illisible> n’est pas un riant séjour. Là, se trouve le petit bourg de Haworth, dans un paysage aride et désolé. Le pasteur Brontë vint s’y fixer en 1820, il y mourut après avoir enterré tous ses enfants, ses trois filles et leur frère Patrick Branwell, qui <rature illisible>ruina les plus belles espérances en sombrant dans l’oisiveté et la débauche. Il a peint les portraits de Charlotte, d’Emily et d’Anne, que l’on voit à la National Gallery.
Les filles du ministre anglican furent élevées encore plus tristement que sévèrement, n’ayant pour horizon que les cheminées d’usine de Keighley et pour promenades que les « moors », la lande stérile et déserte. Elles étaient toutes les trois de santé défaillante ; leur mère et deux sœurs aînées avaient été emportées par la phtisie.
Mais quelle intelligence et quel feu intérieur dans le corps chétif des précoces gamines qui ne connurent jamais un jouet, qui erraient ensemble, la main dans la main parmi les Wuthering Heights, faisaient le soir, autour de leur père, la prière en commun, lisaient la Bible, Walter Scott, l’histoire ancienne, et ne récréaient jamais leurs yeux sur les livres à images bannis du presbytère !
La pension ne fut pas plus douce aux orphelines. Elles s’y firent remarquer par leur esprit réfléchi, l’étendue de leurs connaissances, leur franchise, leur haute moralité. Elles imposaient aux autres le respect qu’elles avaient de soi-même. Elles attiraient plus que si elles avaient été belles.
Leurs études terminées, à 18 ans, quelle carrière s’ouvrait devant ces jeunes filles pauvres, fières, et sans relations ? Elles devinrent institutrices dans les familles, ayant horreur, au fond, de l’enseignement ! Elles étaient imaginatives et leur plus grand, leur seul plaisir, consistait à accumuler la prose les essais en prose et en vers dans les tiroirs où elles les laissaient ensuite dormir. Ce qui n’empêchait pas les trois sœurs d’être d’excellentes ménagères…, mais elles faisaient le pain de la maison, avec un livre ouvert devant elles !
On comprend pourquoi les romans d’Anne et de Charlotte ont tous pour héroïnes des institutrices : elles l’avaient été, et malheureuses. Elles brodaient sur le seul canevas qu’elles eussent à leur portée.
La vie de Charlotte tranche cependant sur celle de ses sœurs par une <rature illisible> inclination secrète et réelle que l’on a pu mettre en doute, tellement elle a laissé inaltérable la pureté de la jeune fille. Jamais peut-être, au contraire, elle ne fut plus austère et concentrée.
Dans un pensionnat de Genève Bruxelles où le Révérend Brontë a conduit Emily et Charlotte pour qu’elles y apprennent le Français, Charlotte a reçu les leçons du mari de la directrice, Mme Heger. Elle lui donna en échange des leçons d’anglais… et c’est assez pour rapprocher leurs cœurs en même temps que, sous la lampe, leurs têtes. Rien de plus. Ils demeurent vis-à-vis l’un de l’autre, irréprochables, insoupçonnables même. La directrice n’en prend pas moins ombrage de leur intimité et, jalousement, finit par rendre à Charlotte la vie insupportable au pensionnat. Elle L’élève doit partir, se séparer du maître auq à qui elle a offert tout ce qu’elle peut honnêtement <rature illisible> donner sans rougir : une admiration profonde. Rentrée à Haworth, elle lui écrira du fond de sa détresse d’âme : deux lettres en un an, deux lettres auxquelles il ne répondra pas d’abord. Enfin, signe de vie ! Charlotte l’a détruit ; mais le sixième enfant du professeur Heger publiera 67 ans plus tard la correspondance de Charlotte, parce que, dit-il, rien ne s’y trouve, qui ne soit parfaitement honorable pour leur auteur. Mieux vaut révéler ce très innocent mystère que de laisser croire qu’il y a quelque chose à cacher. » [sic]
Il n’en est pas moins vrai que, sans cet amour désespéré, <rature illisible> Charlotte n’eût écrit ni Jane Eyre, qui fonda sa réputation, ni Villette, qui est l’histoire romancée de son <rature illisible> passage dans la pension bruxelloise.
Les trois sœurs, Charlotte, Emily et Anne, commencèrent par faire paraître à leurs frais et sous le pseudonyme de Currer, Ellis et Acton Bell, un volume de Poëmes qui passa inaperçu. (1846). On en vendit deux exemplaires ! Puis les éditeurs Smith et Elder se rencontrèrent, accueillirent sans connaître l’auteur, un certain Currer Bell, le roman intitulé Jane Eyre, qu’il leur avait soumis et le publièrent. Le succès de librairie fut immédiat. Le succès littéraire durerait encore si l’on considère que l’Imprimerie Nationale de France a choisi en 1923, Jane Eyre, parmi les ouvrages universellement consacrés, pour en publier le texte anglais, illustré par Ethel Gabain.
J’ai dit que la fortune du premier roman d’Emily Brontë ne fut pas aussi rapide. C’est de l’auteur de Wuthering Heights cependant que que pourtant Maäterlinck a dit qu’elle est « la femme de génie la plus étrange, la plus incontestable de la première moitié de ce siècle. » Il ajoute : « Cette Elle n’eut jamais d’amour… et cependant celle qui mourut vierge à 29 ans a connu l’amour, a parlé de l’amour, en a pénétré les plus inexorables secrets au point que ceux qui ont le plus aimé se demandent quel nom donner encore à leur passion, quand ils apprennent d’elle les élans, les mystères d’un amour à côté duquel tout semble accidentel et pâle… »
La chasteté et la complète l’entière innocence produisent de ces miracles. Celui-ci continue. Pour qu’un défi au bon sens, <rature illisible> tel qu’apparaît dans sa conception le roman volcanique d’Emily Brontë, trouve encore aujourd’hui des lecteurs qui l’admirent, il faut lui reconnaître, en effet, cette puissance d’orage que Michelet signalait dans les vers de Marceline Desbordes-Valmore. Le bric à brac romantique est aussi prodigue d’oripeaux ridicules ; mais dans ces oripeaux, à travers des complications enfantines, un cœur furieux impétueux bat, un sang rouge bout, des cris de passion éclatent, comme des appels de trompette, et tout cela sans que la moindre sensualité, dans les idées ni dans les mots, vienne sou fasse tache sur le manteau d’innocence dans lequel la simple et pure Emily s’est enveloppée pour vivre et pour mourir.