Chroniques littéraires

Bossuet et les secrétaires des grands hommes

Lettre de Paris
31 mars 1928

On n’a pas attendu le Carême pour évoquer la grande figure de l’un des maîtres de la chaire, au temps de Louis XIV et dans tous les temps : Bossuet.

L’année dernière, M. Édouard Herriot célébrait sa mémoire à Meaux, à l’occasion du trois-centième anniversaire de la naissance du prédicateur. Le discours prononcé par le ministre de l’Instruction publique a été recueilli dans le volume : Esquisses, qui vient de paraître.
M. Henri Massis a publié, d’autre part, dans la Collection des Belles oeuvres littéraires, les Lettres de Bossuet.
M. M. Urbain et Levesque nous donnent une nouvelle édition, revue sur le manuscrit original, du Journal de l’abbé Ledieu qui fut le secrétaire de Bossuet dans les dernières années de sa vie.
On voit que l’Aigle de Meaux n’est pas oublié.

Est-ce à dire qu’il n’ait que des admirateurs ? Non. Pour quelques-uns, sa perfection n’est pas de ce monde et l’on doit l’avoir exagérée.
« On fait grief à ce croyant, écrit M. Henri Massis, de n’avoir point douté ; on se refuse à admettre qu’un pareil être ait jamais pu exister en chair et en os. »
Un autre a dit, non sans malice : « Qui n’arrive pas à le voir faible ne voit pas le vrai Bossuet. »

Ses détracteurs prétendent que ses idées sont banales, sa personnalité surfaite. On va jusqu’à lui reprocher sa discrétion absolue en tout ce qui le concerne. À qui sollicitait ses confidences, il répondait : « Ce n’est pas là ce que Dieu demande de moi. » Bel exemple que peu de grands hommes ont suivi. Il cachait sa vie et ne répandait que ses exhortations. Il avait trop condamné le théâtre pour se démentir en s’exposant sur les tréteaux.
« Jusque dans l’intimité de sa correspondance, dit encore M. Massis, Bossuet parle en prêtre et en docteur. » Il se préoccupe moins des faits que des causes : « Son oeuvre n’a pour objet que l’enseignement, l’utilité publique, l’intérêt de l’Église. S’il s’attache aux personnes, c’est encore pour éclairer, pour servir. » Mais il ne vit pas seulement pour réfléchir ; c’est un homme d’action. Il domine son siècle et son roi. Il n’appartient qu’à Dieu. Il a reçu de Saint Vincent de Paul, à Saint-Lazare, une leçon de persévérance dans le bien, qui ne s’est jamais effacée de son esprit. Il a une mission à remplir sur la terre, et rien ne l’en détourne. C’est un bloc spirituel.
Il avait été éloquent dès l’âge de seize ans, sans en tirer vanité. Il professait que l’éloquence ne doit paraître qu’à la suite de la sagesse. (Précepte à méditer par tous les orateurs.) « Il faut, disait-il, qu’elle semble venir comme d’elle-même, attirée par la grandeur des choses et pour servir d’interprète à la sagesse qui parle. »
Il ne fait rien à demi. Évêque de Condom et chargé, à 43 ans, par Louis XIV, de l’éducation du Dauphin, il consacre entièrement dix années de sa vie à cette direction, convaincu que toute la chrétienté est intéressée à ce qu’il mène à bien sa lourde tâche.
Il est en butte à l’animosité d’une Cour que son austérité effraie. Il se retire en lui-même pour écrire, ad usum delphini, son Histoire universelle et les six premiers livres de La politique tirée de l’Écriture Sainte. Il inculque à son royal élève le principe de la monarchie héréditaire, non pour qu’il s’en prévale, mais afin « de procurer le bien public et d’être le support du peuple. »
« Les grands hommes, ajoute-t-il, ne sont pas nés pour eux-mêmes ; les grandes puissances que tout le monde regarde, sont faites pour le bien de tout le monde. »
Autoritaire, mais dénué d’ambition, il quitte la Cour aussi simplement qu’il y est entré, au terme de son préceptorat.
Nommé Évêque de Meaux et intronisé en 1682, il administre son diocèse avec un zèle infatigable. Il a déjà plus de cinquante ans et pendant vingt années encore son activité va s’employer à la fois au service de son troupeau, de l’Église gallicane, de la ville et de la Cour qui n’ont pas cesser de se tourner vers lui, dont l’intelligence les éclaire, comme un phare.
Il est partout, de la voix et du geste. C’est lui, député à l’Assemblée générale du clergé, qui prononce, en guise de discours d’ouverture, son Sermon sur l’unité de l’Église. C’est à lui que l’on demande les oraisons funèbres de Marie-Thérèse d’Autriche, infante d’Espagne, reine de France et de Navarre, et du vainqueur de Rocroy, le grand Condé…

Et quand il ne parle pas, « enveloppé, l’hiver, d’un sac de peau d’ours, » il écrit, enfermé dans son pavillon, ou bien il reçoit les visites, celles de Fenelon et de Malebranche…, sans parler d’illustres pénitentes, telles que la Soeur Cornuau et les dames de Luynes.

Ce sont ces dernières qui lui disaient : « Comment faites-vous donc, Monseigneur, pour vous rendre si touchant ? Vous nous tournez comme il vous plaît et nous ne pouvons résister aux charmes de vos paroles. »
Quelqu’un pourtant lui résista.
On sait la déplorable querelle de Bossuet avec Fenelon. C’est tout le procès du quiétisme.

« Ces subtilités théologiques, a dit Voltaire, n’auraient laissé aucune trace dans la mémoire des hommes, sans les noms des deux rivaux qui combattirent. »
Influencé par sa grande amie, Mme Guyon, zélatrice de la doctrine quiétiste, Fenelon s’y était rallié, tandis que Bossuet n’y voyait qu’un futile et dangereux verbiage. « Le dessein de l’oraison, disait-il, n’est pas de nous faire bien passer quelques heures avec Dieu, mais que toute la vie s’en ressente et devienne meilleure. »
Pour lui, la vraie science mystique se trouvait dans l’Évangile et non ailleurs.
Les deux rudes jouteurs s’affrontèrent et la dispute s’envenima. Bossuet ne pardonnait pas à son disciple sa défection. Au fond, les deux hommes ne s’aimaient pas. Bossuet était jaloux de l’empire qu’avait pris Mme Guyon sur Fenelon, et il le montra trop bien lorsqu’il déclara : « Nous avons pour la vérité et pour nous, Mme de Maintenon. » C’était opposer une Égérie à une autre, et il n’y allait pas de toute la religion pour cela, comme le prétendait l’évêque de Meaux.
Sainte-Beuve a donné raison au double bon sens de Mme Maintenon et de Bossuet. C’est bientôt dit et tout le monde n’est pas de cet avis. Excité par son neveu, Bossuet apporta dans la controverse une singulière ardeur et n’eut point de cesse qu’il n’eut obtenu de Rome la condamnation de son adversaire. Le pape l’accorda ; mais on lui prête ce propos plein de finesse : « Si Fenelon aime Dieu avec excès, Bossuet n’aime pas assez son prochain. »

On ne pouvait mieux dire… Les hommes, fussent-ils Bossuet, ne sont pas exempts de petitesses.
Il appartenait au secrétaire particulier de Bossuet, l’abbé Ledieu, d’en fournir la preuve. Que l’abbé Ledieu ait été pour Bossuet, de 1684 à 1704, un secrétaire précieux, il n’en faut pas douter. Il corrigeait ses épreuves et l’accompagnait dans ses déplacements ; il rédigeait les actes épiscopaux et s’était fait une écriture qui ressemblait assez à celle de son maître pour permettre qu’on s’y trompât. Vers la fin, cependant, s’il dit vrai, Bossuet l’aurait tenu à l’écart… ; il n’en avait pas moins été récompensé de ses services par le bénéfice du chanoine de la cathédrale de Meaux.
Il avait commencé en 1699 le Journal sur lequel Sainte-Beuve, en deux articles des Lundis, a porté un jugement sévère. Il lui reproche « un esprit vil et bas, non moins dangereux que ne le serait une malignité subtile. » Le critique estime que Ledieu ne poursuivait que son propre intérêt et celui de ses proches « et se montre confit dans sa vulgarité. »
Évidemment, le secrétaire n’a pas l’âme élevée de son bon maître et note avec une certaine complaisance ce qui est de nature à rabaisser le caractère de celui-ci. Mais sa mauvaise humeur s’exhale surtout à l’égard des neveux de l’évêque, lesquels n’entourèrent de soins ni sa vieillesse, ni ses infirmités.
L’abbé Ledieu n’était dépourvu ni de sensibilité ni de désintéressement, et il rend hommage aux vertus de Bossuet. Il avait du goût, du jugement et de l’exactitude, et il écrivait lui-même agréablement. Les marges de ses livres sont couvertes de remarques et de réflexions appréciables. Dans ses Mémoires et Journal sur la vie et les oeuvres de Bossuet, on inclinerait plutôt à croire qu’il a ménagé l’homme dont il partageait l’existence et les occupations. Il se tient à égale distance du panégyrique et du dénigrement. C’est un témoignage véridique et impartial.

On peut ajouter que Ledieu ne pensait pas, sincèrement, que son Journal serait livré à la publicité. C’est pour lui qu’il l’écrivait, au courant de la plume et d’un style négligé. Il en eut sans doute fait disparaître bien des détails oiseux, s’ils avait prévu que ses Cahiers seraient publiés. Et l’on regretterait de n’en avoir point connaissance, car ils contiennent sur la société française de son temps et sur les discussions religieuses qui passionnaient alors la Cour et la ville.
On a voulu établir des rapprochements entre l’abbé Ledieu et les secrétaires d’Anatole France et de Maurice Barrès, qui nous ont fait lire récemment Mes années chez Barrès, par Jérôme et Jean Tharaud, et Anatole France en pantoufles, par J. J. Brousson.
Les Souvenirs des frères Tharaud ne manquent pas de respect, en aucune façon, à la mémoire de Barrès. Jérôme et Jean Tharaud ont vécu dans son intimité et lui ont rendu les mêmes services que l’abbé Ledieu à Bossuet. Leur livre allie la plus entière bonne foi au tact le plus irréprochable.
J. J. Brousson, en revanche, ne nous dissimule pas les faiblesses de son maître dans un âge avancé déjà, et quelques critiques l’en ont blâmé comme d’une infidélité.
Reste à savoir si de grands écrivains comme Bossuet et Anatole France, sortent diminués de ces indiscrétions des témoins de leur vie.

Je ne le crois pas. Il y a deux parts à faire d’un homme illustre : sa vie et son oeuvre. Tant mieux pour l’une et pour l’autre si elles offrent une unité morale, un exemple confirmé. Mais ce que la postérité retient surtout d’un Bossuet, d’un Anatole France, d’un Victor Hugo, pour ne citer que ceux-là, c’est l’oeuvre qu’ils laissent.

Nous savons bien, parbleu ! qu’il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre ; on l’a assez répété. Est-ce une raison pour que le génie ne continue pas à planer au-dessus des misères et des petitesses humaines ? Des secrétaires, des médecins et des confidents auront beau nous révéler des propos et des comportements de second ordre, cette histoire anecdotique, ces échecs domestiques, nous intéressent moins que les oeuvres durables auxquelles un grand nom est attaché.
La gloire de Bossuet, quoi qu’on dise, n’est pas entachée par l’abbé Ledieu dans son Journal. On a bien fait de le réimprimer, car il prêtait à des interprétations erronées. Peu de personnes l’avaient lu. On se référait à Sainte-Beuve, dont on adoptait d’emblée la façon de voir. Mieux vaut se faire une opinion indépendante : elle n’est pas, somme toute, plus défavorable au maître qu’au serviteur.