Chroniques littéraires

Le centenaire de Jules Verne

Lettre de Paris
20 Janvier 1928

Le monde entier eût pu s’associer à l’hommage que la presse française a rendu au romancier Jules Verne, à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, car sa réputation fut universelle.
Ses livres furent traduits dans toutes les langues. Ils étaient de ceux dont on dit avec raison qu’ils peuvent être mis dans toutes les mains.
Bien rares sont les hommes de ma génération qui n’ont pas reçu dans leur jeunesse, à l’époque des étrennes, les romans de Jules Verne ! Si nous ne les retrouvons pas toujours sur un rayon de la bibliothèque, c’est parce que nous les avons fait lire à nos enfants qui en ont moins que nous pris soin. Les conserveront-ils à leur tour ? Ce n’est pas sûr. Les « anticipations » que Jules Verne réalisait sur le papier, comme un visionnaire qu’il était, toutes les branches de l’industrie s’en sont emparées pour les faire passer dans la pratique, et nous en jouissons aujourd’hui. Il n’en est pas moins vrai que ces fruits du progrès, Jules Verne les a mûris et nous en a même donné le goût d’avance.
Il est né à Nantes le 8 février 1828. Son père, qui était avoué, le destinait au barreau et comptait bien qu’il lui succéderait dans sa charge ; mais l’étudiant était plutôt attiré vers le théâtre. A vingt-six ans, il tâta cependant de la finance comme remisier et fut l’associé d’un agent de change nantais. Bon musicien, il se mettait volontiers au piano dans les soirées intimes de la préfecture ou dans un petit cercle d’amis au nombre desquels le Dr Véron, le chansonnier Nadaud, le bon photographe-aéronaute Nadar et Alexandre Dumas fils, à qui Jules Verne dédia ses débuts au théâtre, un acte en vers : Les pailles rompues représenté au Théâtre historique grâce à la protection de Dumas père.
Jules Verne écrivit ensuite, seul ou en collaboration, des opéras-comiques et des comédies qui n’ont pas laissé de traces. Il se cherchait. Il aimait les récits de voyages extraordinaires, et il avait entrepris de les rassembler en trois volumes intitulés : La découverte de la terre. C’est une histoire générale des grands navigateurs du 18ème siècle et des grands voyageurs du 19ème. Mais en même temps qu’il travaillait à cet ouvrage, Jules Verne se passionnait pour des voyages imaginaires. Le réel était un tremplin pour ses rêves. Sa chambre était le monde, et il en faisait le tour sans sortir de chez lui.
Un beau jour, il annonça à ses amis qu’il allait quitter la finance.
« Je crois avoir trouvé la fortune ailleurs, leur dit-il. L’éditeur Hetzel va me publier un roman destiné à la jeunesse et aux familles… Si tout va bien, un filon m’est ouvert ; je n’aurai plus qu’à l’exploiter. »
Cinq semaines en ballon parurent en 1863 ; Les aventures du capitaine Hatteras vinrent l’année suivante ; et tel fut le succès des deux livres, que l’éditeur conclut tout de suite avec l’auteur un traité que la mort même de Jules Verne ne rompit pas, quarante ans plus tard.
Hetzel avait eu la main heureuse, car Jules Verne produisait beaucoup et régulièrement. Il se tenait au courant de toutes les découvertes de la science, s’en inspirait et les fécondait par ses inventions de conteur.
« Quoi que j’imagine, disait-il, je serai toujours au dessous de la vérité. Les créations de la science dépassent celles de mon esprit. »
Il disait vrai. Il n’a pas publié moins de soixante romans de 1863 à 1905, année de sa mort ; et quelques uns attestent chez « le vieux conteur », comme il s’appelait, une prescience extraordinaire. Il devinait le progrès et le mettait en marche en formulant d’amusantes hypothèses qu’il appartenait aux savants de vérifier et aux grands constructeurs de faire valoir. Il jetait dans le sillon des récoltes futures.
On a pu dire justement qu’il a créé la génération de voyageurs, d’explorateurs et de colonisateurs, d’hommes d’action enfin, qui semble sortie tout armée de son cerveau fécond.
On reprochait aux Français de ne pas savoir ou de savoir mal la géographie : il la leur apprit, avec un peu d’histoire naturelle, d’astronomie et de sciences appliquées. Il joignait l’utile à l’agréable. Il instruisait les lecteurs de Cinq semaines en ballon, Autour de la lune, Le tour du monde en 80 jours, Vingt mille lieues sous les mers, Le rayon vert, Une ville flottante, Voyage au centre de la terre, etc…
On feignait de ne voir en lui qu’un auteur de livres pour distribution de prix ; mais il avait étendu sa clientèle des petites personnes aux grandes. On le trouve aujourd’hui vieux jeu parce que les conquêtes dont il était le promoteur sont toutes devenues effectives ; parce que le voyage autour du monde, par exemple, a été accompli en moins de 80 jours, longtemps avant la construction du Transsibérien. Mais c’est le sort de tous les novateurs d’être distancés dans la course perpétuelle de l’humanité vers les buts assignés à ses destinées.
« Par delà les tombes, en avant ! » s’écria Goethe.

S’il n’y a pas en Jules Verne un écrivain du premier ordre, il y a un poète dont presque tous les livres eussent pu paraître sous cette rubrique La légende des sciences. Car son oeuvre a une source unique dans sa variété et cette source demeure toujours intarissable en lui ; nous allons en fournir la preuve.
Jules Verne avait soixante-deux ans en 1890, lorsqu’il écrivit en anglais (avec la collaboration de M. Michel Verne), pour un journal d’Amérique, Le Forum, une fantaisie intitulée : La journée d’un journaliste américain en 2890.
Pour une « anticipation » c’en était une ! Elle fit, en 1891, l’objet d’une communication à l’Académie d’Amiens la seule dont l’auteur fût membre. Car c’est en vain que Dumas fils avait dit : « Puisque l’Académie française a été fermée à mon père, Jules Verne, ce Dumas scientifique, devrait y entrer. » Il n’y entra pas.
Donc, dans le petit ouvrage auquel je fais allusion, Jules Verne imagine que Paris, Londres, Berlin et New-York, bourgades malsaines, sont remplacées en 2890 par des villes peuplées de dix millions d’habitants. Les maisons y sont hautes de trois cent mètres et des millions d’aérobus sillonnent le ciel. On a substitué aux chemins de fer des aérotrains, et aux paquebots des tubes pneumatiques sous-marins transportant les voyageurs à raison de 1500 kilomètres à l’heure. Le téléphone et le téléphote combinés ne font pas regretter l’ancien télégraphe. Des accumulateurs condensent la force contenue dans les rayons solaires, l’électricité emmagasinée au sein de la terre et l’énergie provenant des fleuves, chutes d’eau et vents…
La navigation aérienne a trouvé sa force motrice, qui a développé le commerce. L’électricité sans pile et la lumière sans combustion, ont centuplé la production industrielle.
Il n’y a plus de journal imprimé, il y a le journal parlé en téléphonique, lequel compte 85 millions d’abonnés, et des lecteurs au numéro sans nombre. Le directeur de ce journal, écrasé de besogne, ne se soutient qu’au moyen d’aliments scientifiques plus nutritifs que tous autres. Son hôtel de New-York est relié à l’hôtel qu’il possède à Paris, aux Champs-Elysées, par le téléphone, qui complète le téléphote. On transmet à la fois la parole et l’image… si bien que le directeur de l‘Earth-Hérald, (c’est le nom du journal), peut voir sa femme, lorsqu’elle est sans lui à Paris, reproduite dans un miroir téléphonique ! Les reporters sont munis chacun d’un phonotéléphote avec commutateurs, qui leur permet d’offrir aux abonnés, en même temps que le récit, la vue des événements du jour. Ils reçoivent des phototélégrammes de Mercure, de Vénus et de Mars… (Dans son roman : Hector Servadac, Jules Verne les a initiés à ce qui se passe dans Jupiter et dans Saturne… Ils peuvent se rendre compte qu’il était bien renseigné !)
La publicité rapporte trois millions de dollars par jour. Elle consiste dans la projection d’affiches en couleur réfléchies par les nuages et qu’on aperçoit de toute une contrée.
La carte de l’Europe n’a pas subi de changements : le Nord est aux Slaves et le Midi aux Latins. La guerre est rendue impossible par les inventions modernes : obus asphyxiants, étincelles électriques qui peuvent anéantir d’un seul coup tout un corps d’armée, projectiles capables de répandre la peste, le choléra, la fièvre jaune…
La Grande-Bretagne, le Canada et Panama sont annexés aux Etats-Unis. Aux Russes, les Indes ; aux Sino-Japonais, l’Australie.
- Que nous restera-t-il donc ? Demande l’ambassadeur d’Angleterre.
- Gibraltar, monsieur ! Répond son interlocuteur.

J’en ai passé : notamment l’offre, par un chimiste d’un corps simple récemment découvert, le nihilium, dont le kilogramme ne coûterait pas moins de trois millions de dollars ! N’oublions pas que ceci fut écrit il y a trente-huit ans ! Que de prévisions du conteur ont déjà reçu une amplification pratique ! Appelons radium, si vous voulez, le nihilium… Pour tout le reste, il ne paraît déjà plus recommandé d’attendre sous l’orme l’an 2890… Jules Verne fut assez souvent prophète, pour que l’on ne traite pas de divagations ses vues sur l’avenir du monde.
Jules Verne avait, il est vrai, fort peu voyagé. Outre des excursions en mer, sur les côtes de Normandie, de Bretagne et d’Angleterre, et des séjours sur le littoral, il avait visité la Scandinavie, la Hollande, l’Ecosse, l’Angleterre, la Hollande et, en 1867, l’Amérique du Nord. Il en rapporte trois de ses romans : Une ville flottante, Autour de la Lune et Nord contre Nord. En 1876, il s’était fait construire à Nantes un yacht à vapeur long de 33 mètres et jaugeant 38 tonneaux, qu’il appela le Saint-Michel. Il le vendit une dizaine d’années après et renonça à ses excursions maritimes.
Il s’était marié en 1857, à vingt-neuf ans. En 1870, il se fixa à Amiens, qu’il ne quitta plus. Il allait rarement à Paris et conformait son existence paisible et laborieuse au vieux dicton : «  Se coucher tôt, se lever tôt, font un homme robuste, riche et sage. » Son cabinet de travail était sa chambre, attenant à la bibliothèque. Il s’entourait de livres, des portraits de quelques grands voyageurs; Nansen, Brazza, Marchand… de tableaux noirs et d’un planisphère qui lui servait à faire le tour du monde ! Il couchait sur un petit lit de camp, comme Victor Hugo à Guernesey…

Quand on lui faisait observer qu’il ne prenait pas assez de repos, il répondait : « Travailler est pour moi une fonction vitale. Quand je ne travaille pas, je ne me sens pas vivre. »
Atteint de la cataracte à l’oeil gauche, puis à l’oeil droit, il continue néanmoins d’écrire jusqu’à sa mort. Il venait d’entrer dans sa soixante-dix-septième année lorsqu’il tomba malade et s’éteignit, après huit jours de souffrances, le 24 Mars 1905.
Il fut enterré à Amiens, au cimetière de la Madeleine. L’empereur d’Allemagne, qui était en mer lorsqu’il apprit la perte que venaient de faire les lettres françaises, écrivit « qu’il aurait lui-même suivi le convoi s’il avait pu, en souvenir du charme qu’il avait trouvé, dans sa jeunesse, à la lecture des oeuvres du grand romancier disparu. »

Peu avant sa mort, une lettre signée Kentin Roosevelt et datée de White House, à Washington, était parvenue à Jules Verne. Elle se terminait ainsi : « Mon père désire que je vous dise que lui aussi a lu tous vos livres avec beaucoup de plaisir. »

Lucien Descaves