Chroniques littéraires

Chateaubriand en Amérique

Lettre de Paris
20 Octobre 1930

La gloire de Chateaubriand n’a jamais eu d’éclipse pour ainsi dire ; peut-être même n’a-t-elle jamais brillé d’un plus vif éclat qu’aujourd’hui.
Elle le doit, cette année, à maintes publications, à l’anniversaire du romantisme, dont son nom est inséparable, enfin à l’inauguration officielle d’une statue qu’on lui a érigée à Combourg, où il n’est pas né, mais où son adolescence s’est écoulée.
Combourg et son château ! Combourg et la famille de Chateaubriand ! René et Lucile ! … aux personnes qui ne connaîtraient pas les pages merveilleuses qu’a écrites l’Enchanteur sur cet asile de ses années de jeunesse, je ne puis que conseiller la lecture du premier volume des Mémoires d’Outre-tombe, un des sommets de la littérature française ; aux familiers de ce livre admirable, ai-je besoin de donner envie de retourner à leur enchantement ?
Parmi les occasions que j’énumérais, de célébrer le culte de Chateaubriand, j’allais en oublier une : il s’est fondé récemment une Société des Amis de Chateaubriand qui a son siège social à la Vallée aux loups, près de Paris, et dont le président est le Dr Le Savoureux, qui habite aujourd’hui l’ancienne résidence de l’auteur des Martyrs de 1807 à 1817.
De la petite propriété -15 arpents de terre et une espèce de grange-, qu’il avait achetée 20000 francs, à Chatenay, non loin de Sceaux, il rêvait de faire une véritable chartreuse. Il l’avait plantée d’arbres, pins, sapins, mélèzes, cèdres, auxquels il donnait de l’ombre, tant ils étaient petits, pour qu’ils la lui rendissent quand ils auraient grandi et qu’il serait devenu vieux.
C’est là qu’il avait commencé à écrire ses Mémoires… ; là qu’il avait entrepris une tragédie : Moïse ; là qu’avait été composé son ouvrage : La monarchie selon la Charte… Et puis, les jours ingrats envers lui de la Restauration étant venus, il avait dû vendre sa bibliothèque, d’abord ; ensuite la Vallée aux Loups, 50000 francs au Vicomte Mathieu de Montmorency, son collègue à la Chambre des Pairs.
Après des fortunes diverses, la Vallée aux Loups, transformée, appartient donc présentement au Dr Le Savoureux. Il y a installé une maison de santé à laquelle est annexé un reliquaire plein de souvenirs du maître. On en trouve la liste détaillée et accompagnée de reproductions photographiques dans un volume que M. Le Savoureux a publié cette année aux Editions Rieder, dans la collection « Maîtres des littératures. »
Le pèlerinage à La Vallée aux Loups se recommande aux touristes amateurs de Chateaubriand qui est réellement, comme le dit le Dr Le Savoureux, non seulement le père, mais « le héros vivant et douloureux du romantisme français. »
Je rangerai parmi les autres publications intéressantes relatives à l’illustre écrivain, celles de M. Beau de Loménie : La carrière politique de Chateaubriand de 1814 à 1830 (en deux volumes) et Les demeures de Chateaubriand, du même auteur ; les Lettres adressées de Rome à Mme Récamier, par son adorateur sexagénaire ; enfin le livre de Mme Marie-Louise Pailleron sur Pauline de Beaumont, « l’hirondelle » que Chateaubriand a rendue immortelle en racontant sa mort… Encore une page inoubliable des Mémoires d’Outre-tombe.
De son côté, la Société des Amis de Chateaubriand, dont j’ai signalé l’existence, fait paraître un Bulletin pour l’entretien du culte littéraire le plus légitime qui soit.
Dans le chapitre intitulé : l’Art, de son livre sur Chateaubriand, M. H. Le Savoureux parle naturellement du voyage en Amérique, dont le but avoué était la découverte du passage au nord-ouest permettant de naviguer du Pacifique à l’Atlantique.
Mais il est probable que le jeune aristocrate (il avait vingt-trois ans), qui s’embarquait pour l’Amérique en 1791, était surtout préoccupé de mettre l’Atlantique entre lui et la Révolution française. Ayant fait le projet d’écrire « l’épopée de l’homme de la nature », il indiquait bien par là son goût pour celui-ci plutôt que pour l’homme de la rue et des clubs. Et il allait étudier le premier dans la libre Amérique.
« Ce Voyage, observe justement M. Le Savoureux, a été l’occasion d’une littérature si abondante et si fastidieuse, que l’on hésite à se fourvoyer au milieu de toutes les accusations de récits mensongers, de duperies et d’impostures dont on a chargé Chateaubriand. »
Quelqu’un qui n’a pas hésité, lui, à se jeter dans la mêlée pour couvrir l’accusé de son autorité, c’est un professeur à l’Université de Baltimore, M. G. Chinard, qui a publié il y a une douzaine d’années son plaidoyer sous ce titre : L’exotisme américain dans l’œuvre de Chateaubriand.
Nul n’était mieux placé que ce défenseur pour étudier le dossier du prévenu ; c’est précisément à Baltimore, où M. Chinard est aujourd’hui professeur, que Chateaubriand et quatre prêtres, ses compagnons de voyage, arrivèrent le 10 Juillet 1791.
L’exactitude de tous les détails de son départ qu’a donnés le voyageur, a été vérifiée aux Archives de la marine, n’en déplaise aux détracteurs qui se sont inscrits en faux là-contre. Chateaubriand s’embarqua bien à Saint-Malo, le 6 Avril, à bord du brick le Saint-Pierre allant aux îles Saint-Pierre et Miquelon, d’où il devait relever pour Baltimore.
Là se trouvait à cette époque le premier et le meilleur séminaire des Etats-Unis, le séminaire Sainte-Marie, que le pape Pie VII érigea plus tard en Université catholique. L’un des quatre prêtres qui accompagnaient Chateaubriand, l’abbé Nagot, avait fondé le collège ; il y mourut en 1816.
L’écrivain s’était préparé au voyage et au profit qu’il espérait en retirer, en feuilletant, dit-il, Tournefort, Duhamel, Bernard de Jussieu, Grew, Jacquin, le Dictionnaire de Rousseau, les Flores élémentaires… Il se croyait un Linné. Il n’en était pas un, mais il avait acquis en botanique des connaissances suffisantes, d’après M. de Marcellus qui avait vécu dans son intimité. Chateaubriand ne s’est point attardé à décrire Baltimore qui lui apparaît simplement comme « une jolie petite ville catholique, propre, animée, où les mœurs avaient une grande affinité avec les mœurs et la société de l’Europe. »
Il s’arrête plus complaisamment à Philadelphie, bien que la ville –de même que Baltimore- n’eût point en 1791 l’étendue à laquelle toutes les deux sont parvenues.
C’est à Philadelphie que se place l’audience accordée à Chateaubriand par Washington, auprès de qui le voyageur était accrédité. Le général, réélu président de la République, reçut le jeune Français, s’informa des motifs de son voyage et l’invita à dîner.
Mais toutes les précisions que donne le narrateur n’ont pas désarmé ceux qui contestent la véracité de son récit… trop beau, trop orné pour être vrai. A beau mentir qui vient de loin et qui s’est inspiré sans vergogne des relations de voyage et des Mémoires rédigés par des missionnaires ou par le marquis de Chastellux. L’Amérique avait été découverte avant lui.
Evidemment. Chateaubriand n’a pas découvert l’Amérique ; mais il est le premier grand écrivain français qui ait éveillé notre curiosité par des clartés nouvelles et des perspectives infinies. Qu’il se soit trompé dans ses prévisions en ne croyant pas que les Etats-Unis pourraient former une patrie, c’est possible ; mais cela ne diminue nullement le mérite qu’il eut d’enrichir notre littérature en défrichant des terres vierges et en nous les rendant séduisantes.
M. Joseph Bédier, de l’Académie française, est parmi ceux dont les Etudes critiques sont le plus sévères à l’endroit de Chateaubriand explorateur. Du minutieux examen auquel M. Bédier soumet les textes incriminés par lui, il résulte que l’auteur des Natchez a induit sciemment ses lecteurs en erreur.
Deux camps se sont formés. Dans l’un se rangent, derrière Bédier, Dick et André Beaunier ; dans l’autre, Stathers, Edmond Biré et l’abbé Bertrin soutiennent le choc. Entre les deux, Martino, Giraud et Souriau, ménageant la chèvre et le chou, hésitent à se prononcer catégoriquement. Ils ne vont pas jusqu’à dire que Chateaubriand n’a jamais mis les pieds en Amérique, non ! Mais ils concèdent qu’il a brodé sur des documents obscurs dont il s’est bien gardé d’indiquer la source. Il n’a pas vu, de ses yeux vu, le quart des spectacles qu’il décrit… ; mais tel est le prestige de son style qu’il prête à l’arrangement, la grandeur que l’humble vérité n’a pas sous des plumes sans génie.
Et M. Gilbert Chinard vint… ; il vint enfin confondre la calomnie et le parti pris.
Peu importe pour lui que Chateaubriand ait ou non vogué sur le Mississipi, longé les Grands Lacs et pénétré dans les Florides. La vérité, c’est qu’il a réellement rêvé au bord du Niagara « qui passait avec la vélocité d’une flèche. La cataracte ne bouillonnait point, elle glissait en une seule masse sur la pente du roc ; son silence avant sa chute faisait contraste avec sa chute même… Le guide me retenait, car je me sentais pour ainsi dire entraîné par le fleuve et j’avais une envie involontaire de m’y jeter. »
La description qu’il a faite de la chute formidable, dans Atala et dans l’Essai sur les révolutions, cette description est-elle fidèle ? Lui serait capable de le dire, non seulement devant un paysage modernisé, mais dans un état d’esprit également loin des pensées qui agitaient Chateaubriand « à la vue d’un désordre sublime » ?
Ne l’a-t-il pas avoué lui-même, d’ailleurs ? « J’ai placé des souvenirs d’Atala et de René au bord de la cataracte de Niagara, comme l’expression de sa tristesse… Niagara efface tout. Je contemplais la cataracte que révélèrent au vieux monde, non d’infimes voyageurs de mon espèce, mais des missionnaires qui, cherchant la solitude pour Dieu, se jetaient à genoux devant quelque merveille de la nature et recevaient le martyre en achevant leur cantique d’admiration. »
Et il a rêvé encore lorsque, après avoir passé la Mohawk et entrant dans des bois qui n’avaient jamais été abattus, il fut pris, dit-il, « d’une sorte d’ivresse d’indépendance », si bien que son guide le croyait devenu fou…
Et il continuait de rêver à l’époque où il écrivait la page magistrale qui commence ainsi :
« La lune se montrait à la cime des arbres ; une brise embaumée, que cette reine des nuits amenait de l’Orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. »
Est-ce que l’on reproche à Gustave Flaubert d’avoir épuisé des bibliothèques et rêvé sur les ruines de Carthage pour écrire Salammbô ?
Il est bien certain que Chateaubriand, avant et après son voyage en Amérique, se nourrit de lectures appropriées au sujet qu’il embrasse ; mais n’est-ce pas au profit du lecteur que l’auteur élève ainsi la température de son génie ? Celui de Chateaubriand tombait avec sa fièvre.
Quoi que puissent dire M. Bédier et ses partisans, c’est Edmond Biré qui a raison de déclarer que Chateaubriand n’a point romancé ses souvenirs. Il est hors de doute qu’il courut des dangers à Niagara, qu’il y eut le bras cassé et qu’il passa plusieurs jours chez les Indiens, « ses médecins. »
Son Voyage en Amérique contient des fragments d’un Journal de route dont la lecture suffit pour faire partager l’opinion de Sainte-Beuve qui voyait dans ces impressions « les cartons du grand peintre, du grand paysagiste, dans leur premier jet. »
C’est plutôt dans ces cartons-là que dans les ouvrages ternes des missionnaires, qu’a puisé le maître coloriste. Il voyageait partout « en Chateaubriand », comme Michelet voyageait, a-t-il dit, « en Michelet. »
Enfin, il y a une chose dont aucun critique, à ma connaissance du moins, ne s’est avisé.
Quand on a lu les pages de Chateaubriand sur l’Amérique, on constate avec preuves à l’appui, que c’est sans doute le seul lieu et le seul moment de son existence où le grand désenchanté qui allait par le monde « baîllant [sic] sa vie. », n’ait pas connu l’ennui.