Chroniques historiques

Gustave Courbet et la Colonne Vendôme

Le déboulonnement de la Colonne Vendôme, d'après "l'Illustration"

Lettre de Paris
10 janvier 1928

Les étrangers qui traversent aujourd’hui la place Vendôme, attirés par ses magasins ou par la colonne érigée pour glorifier la Grande armée impériale, ses exploits et son chef ; ces étrangers, et même beaucoup de provinciaux, ont peine à croire que la colonne qu’ils voient debout, fut renversée en 1871 et relevée en 1875 seulement.
Le nom du grand peintre Gustave Courbet, mort en Suisse, à la Tour de Peilz, il y a juste cinquante ans, est trop attaché à la démolition de la colonne Vendôme pour qu’il n’y ait pas lieu de rappeler les circonstances de cet évènement historique.
On a prêté à Courbet ce propos : « Vous verrez qu’elle m’écrasera en tombant. »
Elle ne l’écrasa pas positivement, mais elle lui causa de graves ennuis et fut cause qu’il mourut en exil, traqué comme un débiteur par ses créanciers.
Né à Ornans, dans le Doubs, le 19 janvier 1819, Gustave Courbet avait dépassé la cinquantaine quand la guerre franco-allemande de 1870 éclata. Il était célèbre et avait donné des gages à la jeunesse républicaine qu’il fréquentait sous l’Empire, en refusant la croix que lui avait fait offrir un collègue d’Emile Ollivier au ministère. Cette démonstration rendit populaire Courbet et lui valut un siège à l’Hôtel de Ville sous la Commune.
L’artiste n’avait rien, cependant, d’un homme politique et la Commission de l’enseignement instituée par le gouvernement insurrectionnel lui joua un bon tour en se l’adjoignant comme membre, car son ignorance était manifeste. Il savait lire et écrire, pas davantage ; mais il suppléait aux lacunes de son instruction par une faconde et une vanité notoires et dont ses amis s’amusaient.
Chose sans importance, d’ailleurs. Le peintre n’en était pas moins remarquable pour cela, en dépit de la résistance qu’il avait éprouvée à ses débuts, de la part du jury. En 1847 et en 1849, celui-ci lui avait refusé deux toiles, un portrait et L’après-midi à Ornans.
Loin de se décourager, stimulé au contraire par ses jeunes amis, le peintre envoya au Salon de 1850 neuf tableaux, parmi lesquels L’enterrement à Ornans et Les casseurs de pierres.
Ce fut un beau scandale. Le grand critique social Proudhon – qui admirait pourtant Courbet – n’hésita pas lui-même à dire que L’enterrement à Ornans n’était à sa place « ni dans un salon, ni dans un monument public, ni dans une église. »
Evidemment. Sa place était plutôt au Louvre, où il se trouve maintenant et à juste titre.
Ce qu’il faut ajouter, c’est que la postérité, en retenant également Les casseurs de pierres, s’est peu souciée des intentions humanitaires que l’artiste prétendait avoir introduites dans sa peinture pour l’ennoblir : elle s’en passe parfaitement.
Mais Courbet, dont le même Proudhon a pu dire que la plume pesait à sa main comme une barre de fer à la main d’un enfant, n’en étalait pas moins ses théories de chef d’école, l’école réaliste, dans le Manifeste de 1855, où il sacrifiait tout à l’histoire contemporaine et aux hommes obscurs tels que des casseurs de pierres, un maire, un juge de paix, un notaire, un porte-croix, des enfants de choeur, un fossoyeur.
Ce Manifeste claironné accompagnait l’Exposition privée que Courbet ouvrit dans une baraque de l’avenue Montaigne. Il y avait rassemblé quarante toiles, au nombre desquelles Les baigneuses, refusées par le jury officiel.
Le critique se montra sévère pour le chef d’école ; mais on parla de lui d’autant plus qu’il organisa une tournée en France et en Allemagne, avec toute sa troupe – sur toile.
Ce ne fut néanmoins que vers 1861 que sa réputation s’affirma. Il exposa son Combat de coqs et La biche forcée sur la neige, deux chefs-d’oeuvre.
Le retour de la conférence qu’il produisit l’année suivante, fut beaucoup moins goûté.
Vinrent ensuite La femme au perroquet et La remise des chevreuils, autre chef-d’oeuvre que le Louvre possède et qui mit Courbet au premier rang des paysagistes.
L’Exposition universelle de 1867 fournit à Courbet l’occasion de renouveler sa tentative de 1855. Une fois encore, il organisa une exposition particulière de ses oeuvres. On y admira La sieste pendant la saison des foins, qui appartient à la ville de Paris. On pouvait discuter le peintre, regretter qu’il alliât le chef de parti au chef d’école et le socialisme à la peinture ; sa maîtrise était incontestable et les Goncourt, dans leur Journal, avaient tort d’écrire, à cette époque : « Le laid, toujours le laid et le laid bourgeois, le laid sans son grand caractère, sans la beauté du laid. »
Mais les Goncourt, aristocrates jusqu’au bout des ongles, eussent voulu que Courbet le fût jusqu’au bout du pinceau.
Sa réputation, en tout cas, semblait définitivement établie. Ses oeuvres étaient dispersées non seulement en France, mais en Amérique, en Angleterre, en Russie… Les caricaturistes associaient le perroquet de Courbet au chat de Manet et à la petite fille de Whistler… Il était, on le voit, en bonne compagnie.
Les dernières années de sa vie furent assombries par la responsabilité qu’on lui attribua légèrement dans le renversement de la colonne Vendôme. Ses ennemis, pour l’accabler, invoquèrent le voeu qu’il avait fait voter le 14 Septembre 1870 par une réunion d’artistes, voeu relatif au « déboulonnement » de la colonne élevée à la gloire des armées françaises.
Mais en 1848 déjà, le grand philosophe positiviste Auguste Comte, dans son cours au Palais-Royal, avait proposé de remplacer « une indigne parodie du trophée romain » par l’effigie de Charlemagne.
Au lendemain de la capitulation de Sedan et de la proclamation de la République, l’idée fut reprise non seulement par Courbet et par ses amis, mais encore par la municipalité du 6e arrondissement. Celle-ci demandait que le bronze des canons indispensables à la défense nationale, fut pris dans la colonne. (Elle ignorait que la couche de bronze était superficielle et recouvrait un fût en maçonnerie.)
Mais le mot « déboulonneur », appliqué à Courbet, causa sa perte. Elle était résolue lorsque la Commune de Paris, le 12 avril 1871, rendit le décret suivant :
« Considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la Fraternité,
Décrète
Article unique : la colonne Vendôme sera démolie. »
On ne peut pas même reprocher à Courbet d’avoir contresigné ce décret, vu que le 12 Avril, il ne faisait pas encore parti de la Commune.
À qui donc reviendrait l’initiative de la proposition ?
« À moi ! » déclare Félix Pyat réfugié à Londres et qui avait, lui aussi, siégé à l’Hôtel de Ville.
Mais un autre de ses collègues que j’ai bien connu, Gustave Lefrançais, m’a souvent répété que le décret avait été rédigé, non par Félix Pyat, mais par le docteur Sémerie, directeur des ambulances, ancien secrétaire de Littré et aussi de Georges Clemenceau, qui était alors maire de Montmartre.
Et cela n’a rien d’impossible, étant donné que le voeu de la Commune reflète, somme toute, des sentiments exprimés en 1848 par le chef de l’école positiviste à laquelle appartenait Littré.
Quoi qu’il en soit, la Commission exécutive passait le 1er Mai 1871, un marché avec les entrepreneurs de démolition, moyennant 28 000 francs. C’était un jeune ingénieur nommé Iribe qui les avait ôtés d’embarras en leur indiquant le moyen le plus facile de jeter bas la colonne : l’entaille en sifflet que pratiquait les bûcherons.
Ainsi fut fait. La colonne, qui eût dû être abattue le 5 Mai, ne tomba que le 16, sur un lit de fumier et de fascines que Courbet prétendit avoir fait répandre pour amortir la chute. Ce qui lui permettait de dire que, n’ayant pu sauver la colonne, il avait du moins limité les dégâts !
J’étais enfant à cette époque et je demeurais non loin de là, rue Caumartin… ; si bien que j’allai en gamin de Paris voir tomber la colonne. Des acclamations, des fanfares, un nuage de poussière…, je ne me souviens pas d’autre chose. Mais les jours suivants, je me mêlai aux curieux qui allaient regarder les tronçons du grand serpent noir… et la tête de l’empereur détachée du tronc…
L’ordre rétabli, Gustave Courbet poursuivi fut condamné à six mois de prison, cinq cents francs d’amende et aux frais de reconstruction évalués à 323 091 francs, 68 centimes !
Sa détention fut de courte durée : du 22 Septembre 1871 au mois de Janvier 1872. De la prison de Sainte-Pélagie, il avait fallu le transporter dans une maison de santé, à Neuilly, où il subit une opération.
Libéré, il n’était pas au bout de ses peines, bien qu’il ait écrit :
« Si la Commune m’a rapporté des désagréments, elle a augmenté mes ventes et ma valeur de moitié ; c’est-à-dire que depuis six mois, les possesseurs de mes tableaux et moi, nous avons vendu pour 180 000 francs de ma peinture. »
En butte aux réclamations du Trésor qui avait frappé tous ses biens de séquestre ; écoeuré par une vente judiciaire qui produisit à peine une douzaine de mille francs ; banni de son village, banni du Salon par Meissonier qui avait fait décider que ses envois ne seraient pas même examinés, injurié grossièrement par Alexandre Dumas fils dans une Lettre ouverte sur les choses du jour, Courbet finit par prendre le parti de demander asile à la Suisse. Au mois de Juillet 1873, il alla se fixer à La Tour de Peilz, sur les bords de Léman, dans une petite maison que j’ai visitée. Il y mourut le 31 décembre 1877, d’une maladie de foie que son intempérance avait aggravée.
Quant à la colonne, l’Assemblée nationale avait adopté le 30 Mai 1873, le projet de sa reconstruction. Il acheva d’être exécuté en 1875. La statue de Napoléon qui surmonte le monument est celle de Dumont qui représente Napoléon en empereur romain. Elle avait remplacé, sous le second Empire, l’oeuvre du sculpteur Seurre qui habillait Napoléon 1er de la redingote et du petit chapeau légendaires. Cette statue avait été immergée dans un intérêt de conservation, lorsque l’armée allemande, en 1870, investit Paris. Les bonapartistes fidèles ont toujours regretté de ne pas revoir sur la Colonne Vendôme l’image du Petit Caporal telle qu’elle s’y dressa de 1833 à 1863.