L'Académie Goncourt

"Colette parmi nous", un article signé Lucien Descaves

Colette à quinze ans, dans le jardin de Saint-Sauveur Colette parmi nous, par Lucien Descaves, président de l’Académie Goncourt.

Article paru dans le magazine Point de Vue du 11 mai 1945.

Colette est la seconde femme que je présente à l’Académie Goncourt avec la même joie. Je fus, en effet, avec Octave Mirbeau, le parrain de Judith Gautier, en octobre 1910, et l’accord se fit rapidement sur le nom de la fille aînée du grand Théo, le poète d’Emaux et Camées, qui avait été affectueusement lié avec Jules et Edmond de Goncourt… On ne sortait pas, alors, de la famille.
On ne sort pas davantage désormais de la grande et belle famille des Lettres de France, en appelant Colette parmi nous.
Et d’abord, je souhaite à ma chère Colette la longévité académique dont ne jouit pas Judith Gautier, qui nous quitta en 1917.

Dès cette époque, des informateurs trop pressés avaient annoncé qu’une femme succéderait à l’auteur du Livre de Jade, et Mme Aurel revendiquait ce siège comme appartenant de droit à son sexe. Ce fut, cependant, Henry Céard qui l’emporta. J’avais voté, en ces termes, pour Georges Courteline : "Tant que je vivrai, je voterai pour Courteline, tant qu’il vivra". Je tins parole.
De 1917 à 1945, que d’événements !… Et la gloire de Colette n’a cessé de grandir. Ce n’est plus nous qui la lui donnons ; c’est elle qui nous l’apporte. Je crois bien que, l’autre jour, sur le coup de midi et demi, chez Drouant, le même et sympathique sentiment animait mes confrères, J.-H. Rosny jeune, Léo Larguier, Roland Dorgelès, Francis Carco et André Billy. Car les temps ont fait qu’après les années noires, nous ne sommes plus que six à pouvoir nous regarder dans les yeux, en confiance. Avec Colette, nous serons sept. En attendant mieux. Et la suite.
Ah ! le terrain fut vivement déblayé, l’autre jour. Et l’assemblée, après avoir élu Colette à l’unanimité, n’eut plus qu’à procéder au renouvellement de son bureau. Mes collègues m’ont fait la surprise, et l’honneur, à moi, le vieux réfractaire de l’école de Vallès, le franc-tireur que l’on dit turbulent, de me nommer président. C’est une tâche que j’assumerai de mon mieux, en m’inspirant du souvenir, toujours vivace en mon coeur, de mon maître Edmond de Goncourt.
Du haut du ciel, sa demeure dernière, si le vieux maréchal des Lettres - celui-là qui ne trahit jamais la belle patrie littéraire - n’était pas rassuré sur l’avenir de son académie, on pourrait se souvenir qu’Edmond de Goncourt avait désigné l’oeuvre de Notre-Dame des Sept-Douleurs, fondation de la princesse Mathilde, comme héritière au cas où sa "société" n’aurait pas été reconnue. Notre-Dame des Sept-Douleurs ! Ne pourrait-on pas en ajouter une, en pensant aux Lettres sacrifiées, ou simplement bafouées ?
Mais foin de douleurs, cette fois, quand nous recevons celle que son principal biographe, Mme Claude Chauvière, a si justement nommée une grande vivante. Colette a l’âge de ses livres, à partir de Claudine à l’école, son premier succès, toujours jeune. Elle aime les Lettres, les bêtes, les braves gens ; elle aime tout ce qui aime, pense et respire. Et elle aime, pense et respire dans son oeuvre variée, multiple, où surgit la magie des souvenirs et que scelle ce style à la fois exact et fastueux, d’une si puissante et suggestive harmonie.
Dans un de ses livres, elle a écrit, en évoquant la puissance de la vie intérieure, "qu’un âge vient où il n’est plus donné à une femme que de s’enrichir". Cet âge doit être aussi arrivé pour notre académie.
L’élection du 2 mai l’atteste. C’est un heureux présage. Il y aura dès demain d’autres enrichissements à opérer. Avec Colette, les six votants du 2 mai entendent renouer une pure tradition littéraire, dans l’esprit de notre fondateur. Nous y demeurons fidèles, entre purs écrivains.

Chez Drouant, après l'élection de Colette. De gauche à droite : Roland Dorgelès, Léo Larguier, Colette, Lucien Descaves, André Billy, Fancis Carco.