Contemporains

Lucien Descaves, bourru bien faisant : article par André Warnod (1945)

La radio va diffuser Le Coeur ébloui, de Lucien Descaves. Ainsi, par la voix de ses interprètes, serons-nous en communication avec un écrivain qui marque son temps et qu’on entend aujourd’hui trop peu. Retiré avec ses livres depuis le début de la guerre dans sa retraite de Senonches, en Eure-et-Loire, il n’en reste pas moins le témoin vigilant et actif de la vie littéraire et artistique de notre temps.
C’est à Senonches qu’il passa les années d’occupation. Nous l’imaginons très bien là-bas "piquant" de ces colères comme il sait en avoir, lorsqu’il apprenait une lâcheté, une compromission d’écrivains, séduits par la collaboration. Il pourrait, j’en suis sûr, donner une suite à ses Chapons, la première pièce - ou plutôt la deuxième - qui fut jouée au Théâtre Libre, le 1er juin 1890, et dans laquelle il flétrissait les lâches de l’autre occupation, celle de 1871, en un tableau si vrai que la pièce fit scandale, et que Jules Lemaître disait en parlant d’elle : "Je trouve également odieux de l’avoir écrite et de l’avoir jouée". Encore en ce temps-là les "Prussiens" n’étaient-ils que des Prussiens et pas encore des nazis. La Cage, qu’il donna ensuite, parut plus scandaleuse encore, et la censure interdit la pièce. Cette fois, il ne s’agissait plus seulement d’une catégorie de lâches, mais de toute la Société, qui poussait au suicide toute une famille de petites gens à bout de force et de misère. Deux rescapés de l’aventure s’exprimaient sans détour. Ce fut un beau charivari. Encore un sujet d’une terrible actualité.
Lucien Descaves était ainsi dans sa jeunesse, il n’a jamais changé. Il a toujours crié très fort ce qui le révoltait et l’indignait. On sait les tempêtes que soulevèrent son roman Sous-Offs. Ce qu’il exaltait avant tout, c’était le courage et la générosité du peuple de Paris se dressant, les armes à la main, sur les Barricades, lorsqu’on touchait à la Liberté. Il a écrit sur la Commune des pages inoubliables. Toujours il a aimé d’un amour particulier, le peuple parisien, les artisans du faubourg, les Compagnons du Tour de France. Lui-même, né à Montrouge, n’est-il pas de cette race-là ?
Notre époque manque d’écrivains, d’hommes, comme lui, qui se lancent dans la bagarre pour défendre ce qui leur paraît devoir être défendu.
Il apparaît sous les traits d’un homme petit, trapu, rageur, mais son visage taillé à coup de serpe est éclairé par des yeux qui en disent long, des yeux clairs, pétillants de malice et, parfois, très doux. C’est un bourru, mais un bourru bien faisant. Il est dur, brutal devant ce qui l’irrite ou le dégoute, mais quand il donne sa confiance à quelqu’un, il l’a donne bien. Jamais les débutants - une fois qu’il les a acceptés - n’ont de défenseurs plus ardents que lui. Ses collègues de l’Académie Goncourt s’en sont aperçus.
Nous en savons quelque chose. Nous n’oublierons jamais la façon dont il nous a accueilli, il y a déjà bien longtemps de cela, alors qu’il était directeur littéraire du Journal. Prenant sur lui la responsabilité, devant des centaines de milliers de lecteurs, des contes et des romans d’un débutant, auquel il donnait de paternels conseils. Nous sommes nombreux à avoir contracté envers Lucien Descaves une dette difficile à acquitter.
On allait le voir le dimanche matin, rue de la Santé, dans sa maison qui était celle d’un écrivain, d’un artisan, d’un homme qui aime son métier, qui est fier d’en vivre et d’en vivre réellement sans en tirer des profits "parallèles".
Dans sa retraite de Senonches, il écrit ses mémoires : Les Mémoires d’un ours. Ce sera un document, sur notre époque, d’une valeur unique, le témoignage d’un homme et d’un écrivain qui a toujours dit ce qu’il pensait des gens et des choses, fonçant en avant sans souci des conséquences.
Les Mémoires d’un ours, mais d’un ours qu’on aime bien.

André Warnod