Romans

L'Hirondelle sous le toit

Article paru dans la revue Des hommes et des livres en août 1923.

Lucien Descaves - L’Hirondelle sous le toit

Le nouveau roman de Lucien Descaves, L’Hirondelle sous le toit, par l’ampleur du sujet et la multitude des souvenirs évoqués, fait songer aux romans encyclopédiques, miroirs d’une époque, et qui ont pour type les Misérables de Victor Hugo.
Descaves, avec toute sa sobre puissance d’analyse et d’émotion, nous montre les misères de la guerre, concentrées dans l’existence d’une ville française, à quelque cent lieues du front.
À travers l’espace, la Guerre du Droit, la plus terrible des guerres, se répercute et se réfléchit en cette petite ville, si paisible d’ordinaire, à l’orée de sa grande forêt et de son étang noir.
Chez elle, nous voyons se succéder, coup sur coup, puis se confondre sans fin, les immenses et tragiques images qui se sont déchaînées sur la France, depuis le jour où sonnèrent les cloches de la mobilisation jusqu’au jour où sonnèrent les cloches de l’armistice.
Voici, par exemple, les premiers évacués, recueillis dans des maisons particulières ; voilà les premiers blessés militaires, pour qui on a réorganisé en hâte l’hôpital civil. Voilà les porteurs officiels de funèbres nouvelles, usant de toutes leurs ressources intellectuelles pour adoucir leur mission. Voilà les résultats des désordres que le bouleversement sanglant de cinquante-deux mois a produits dans le développement normal et traditionnel de la vie. Voilà même, symbole aussi frappant qu’un coup de hache, une légion de bûcherons, venus du fond de l’Amérique, qui s’installent dans l’innombrable forêt tant de fois centenaire et la rasent tout entière, de tout près, avec les raffinements de l’industrie la plus moderne.
Une œuvre si vaste et si complexe courait le risque d’être déséquilibrée et décousue. Descaves, en maître ouvrier d’art, lui a donné l’unité et l’harmonie, conditions indispensables du chef-d’œuvre.
Cette unité lui a été fournie par les Hirondelles sous le toit, c’est-à-dire par les évacués de nos provinces martyres, à qui le reste de la France offrait l’hospitalité. Chassés par l’invasion, les pauvres gens que le langage officiel appelait des évacués et que le peuple appelait des réfugiés (la petite ville de Descaves les appelle des accourus), ont été, dès le début, reçus en frères.
Les grandes nations, comme toutes les grandes âmes, sont hospitalières. Deux des plus incomparables chefs-d’œuvre de tous les temps et de tous les pays, Macbeth et Hernani, s’inspirent de l’hospitalité violée ou respectée. ("N’es-tu pas mon hôte ? - Oui, duc. - Merci. Reste, ami, ne te fais faute de rien. Quant à ton nom, tu t’appelles mon hôte. Et, sans être inquiet, j’accueillerais Satan, si Dieu me l’envoyait.")
À ces deux chefs-d’œuvre s’apparente, secrète mais profonde parenté, l’Hirondelle sous le toit.
Les héros de Descaves sont les deux plus jeunes des accourus, un petit garçon et une petite fille, Fernand et Marie-Anne. Tous deux sans instruction ni éducation, mais de bonne race française, le petit garçon naturellement plus sensible, et la petite fille plus fûtée.
Le portrait de ces deux enfants est tracé d’une main délicatement indulgente. D’habitude, l’indulgence extrême n’est pas le défaut de Descaves. Mais, chez les enfants, il excuse beaucoup de choses, parce qu’il peut tout attendre d’eux. Sa constante sagacité n’est impitoyable que pour les âmes ayant terminé leur évolution et qui paraissent désespérément inexcusables.
Les deux toits où se nichent les deux petites hirondelles appartiennent, l’un à la famille Montaigu, l’autre à la famille Capulet.
Toute ville, si petite qu’elle soit, a ses Capulet et ses Montaigu. Bien entendu, dans les duels et les combats dont la petite ville retentit, les coups de lance ont fait place aux coups de langue ; mais, pour être moins meurtriers, les assauts n’en sont pas moins acharnés et féroces.
La Guerre du Droit, à laquelle aucun miracle n’est étranger, réconcilie ces deux familles ennemies.
L’une de ces deux familles laisse partir son hirondelle. Tout de suite, le malheur s’abat sur son toit : elle voit entrer le porteur de funèbres nouvelles.
L’idée de ces enfants porte-bonheurs, Fernand et Marie-Anne, ou plutôt, diminutifs tout de suite en usage, Nanant et Nenette, autant dire Nenette et Rintintin, idée délicieuse, traitée avec autant de sensibilité que de goût, ira au cœur de toutes les Françaises qui, pendant la guerre, ont effleuré pieusement les petits talismans accouplés, soyeux et impondérables. En tournant les pages du livre, les Françaises feront tressaillir, dans l’ombre d’une armoire, les Nenettes et les Rintintins, dormant au bout de leur cordonnet fané.
Dans ce beau livre, il y a mainte page plein d’un cruel deuil. La vérité l’exigeait. Mais puisque, à côté des pères inconsolables, se rencontraient "des pépères qui ne s’en faisaient pas", il y a aussi, dans ce beau livre, des pages d’un comique irrésistible.
Le modèle de l’art si dramatique où le sourire se mêle aux larmes, apparaît dans tous les chapitres où nous rencontrons la servante Zénaïde. On la surnomme "la malaisée". C’est la "déshéritée" qu’on devrait dire. Le ciel, après lui avoir octroyé un si bon cœur pour aimer et de si bons bras pour travailler, lui a refusé tous les autres dons qu’il prodigue aux femmes. Zénaïde, notre Zénaïde, figure à la fois touchante et grotesque, est un des joyaux les plus précieux de l’inestimable galerie que forment les romans et les comédies de Descaves.
Récemment, à propos de Descaves, M. l’Abbé Mugnier, qui a des vues si pénétrantes sur la littérature contemporaine, nous rappelait ce mot de J.-K. Huysmans :
"Avant tout, Descaves est probe."
Probe comme ami, probe comme critique, probe comme artiste, probe comme écrivain.
Dans sa probité d’art, il subordonne la beauté de la phrase à la beauté du chapitre, et la beauté du chapitre à la beauté du livre. Cependant, il goûte singulièrement la beauté des phrases, même isolées.
Un jour, Villiers de l’Isle Adam, qui lui faisait visite, s’était mis à lui citer et à lui réciter force phrases, d’ailleurs bien choisies et bien remarquables, en lui posant toujours, avant chacune d’elles, la même question sentencieuse : "N’aimeriez-vous pas cela ?"
Descaves lui donna tout le temps d’épuiser ses grappes de citations jusqu’à la dernière goutte, puis : "À mon tour !" lui dit-il. Et il lui cita une série de phrases vraiment incomparables, extraites des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand.
Dans l’Hirondelle sous le toit, comme le style de Descaves est toujours clair, dru, rapide, entraînant ! Les lecteurs, chez qui ne faiblit jamais l’appétit d’aller plus avant, ne prêtent pas toujours à la forme l’attention qu’elle mérite. Pourtant, çà et là, certaines phrases retiennent, bon gré mal gré, les moins connaisseurs et se gravent dans leur mémoire. Récitons-nous en quelques unes. Qui ne les aimerait ?

"La guerre a paru longue à toutes les mères. Mais celles qui tiraient l’aiguille étaient peut-être plus absorbées que les autres. L’eau qui dort est plus noire que l’eau qui court."

"Les médiocres sont jaloux. Le bonheur d’autrui ne peut les effleurer, même du bout de l’aile, sans crever la poche à fiel qu’ils portent en eux."

"Pendant la guerre, les parents n’ont plus d’autorité. Le meilleur moyen de désarmer les parents, c’est d’appeler les fils aux armées."

"Le jeune blessé portait avec plus de plaisir son bandeau que sa croix de guerre. C’était la croix de guerre illustrée et la coquetterie de cet âge héroïque."

"Zénaïde savait, par expérience, combien est lourde au cou la pierre d’un beau jour sans lendemain."

"La guerre, qui a fait tant d’orphelins, a révélé ainsi à quelques uns la tendresse maternelle d’une étrangère."

"Sur les états récapitulatifs de nos pertes, doivent figurer les pères et les mères qui ont respiré ces gaz asphyxiants : l’angoisse et le regret, et qui en meurent obscurément."

"Que de parents semblent avoir dans l’aile tout le plomb des balles perdues !"

À la fin du livre, on voit le maire de la petite ville, le Dr Chaizey, positiviste, misanthrope et généreusement humain, se mettre en route, tête basse, pour apporter une nouvelle funèbre terriblement accablante. Après la signature de l’armistice, c’est-à-dire au moment où personne ne s’attendait plus à de nouveaux deuils, un jeune aviateur a été tué par accident. Comme le Dr Chaizey a pressenti la douleur éperdue des parents, il a transcrit à leur intention cette phrase extraite des Mémoires d’outre-tombe :
"Combien de familles mutilées avaient à chercher auprès du Père des hommes les enfants qu’elles avaient perdus ! Combien de cœurs brisés, combien d’âmes devenues solitaires appelaient une main divine pour les guérir ! Précipitez-vous dans la maison de Dieu, comme on entre dans la maison du médecin, un jour de contagion."
La dernière page de l’Hirondelle sous le toit émeut profondément tous les lecteurs, surtout ceux qui, par hasard, savent que Lucien Descaves a perdu un fils après l’armistice.
Mais le probe et parfait ouvrier, qui a entrepris une œuvre essentiellement impersonnelle, croirait manquer à la conscience et même à la pudeur professionnelles, s’il y laissait se glisser le moindre trait ayant un caractère de confession.