Préfaces

Avant-propos pour « La mort de Mindrais » de Maurice Vlaminck (1941)

Maurice Vlaminck photographié par Robert Denoël

Mindrais…
« Petite commune aux confins du Perche et de la Beauce. Deux cents habitants », dit Vlaminck.
Ce n’est donc pas le nom d’un homme ; c’est le nom d’un village dont les habitants se ressemblent, comme peuvent ressembler deux gouttes de purin. Le purin constitue un excellent engrais. Les paysans aussi fument la terre de France.
Bons ou méchants ? Les deux. Cela dépend des circonstances, de la saison, du temps qu’il fait, du jour, de l’heure, mais surtout des intérêts tapis comme les cloportes sous une lourde pierre : qu’une main la soulève, qu’un pied la déplace, et voyez-les grouiller !
Je ne dissimule pas à mon ami Vlaminck qu’il s’expose, en observant les mœurs de ces insectes, aux avanies que subirent Emile Zola en écrivant La terre, et Louis-Ferdinand Céline en faisant son Voyage au bout de la nuit.
Il ne faut pas présenter à l’humanité un miroir qui la lui montre vilaine : elle refuse de s’y reconnaître. C’est alors que, pour elle, le miroir est déformant ! Les personnages de Vlaminck sont les mêmes que ceux de Zola. On aurait tort de croire que la civilisation…, la chose enfin qu’on appelle comme, les a transformés. Ils ont une auto au lieu d’avoir une carriole ; le grillon fait son bruit non plus dans la cheminée, mais dans le phone ; et le gars sonore baptisé Jésus-Christ, a sous lui une moto dont les échappements réveillent, soir et matin, toute la grande rue que le coq n’empêchait pas de dormir. L’instrument a changé de nom et d’odeur, mais les comportements du paysan sont les mêmes dans la suite des temps. Le progrès ne s’est traduit à son intention que matériellement. Il a reçu l’instruction gratuite et obligatoire ; il l’a fait donner tant et plus à ses enfants ; mais ni son cœur ni son âme ne sont allés à l’école.
A l’homme des champs qui la fécondait autrefois l’alma mater n’économisait pas la sueur. C’était l’excuse de son ignorance et de sa grossièreté. Il ne l’a plus depuis que la machine fait l’ouvrage de nos frères farouches.
Jules Renard, qui les voyait de près, leur a été indulgent et les rend même sympathiques à force de les montrer tels qu’ils sont. Il y a encore plus de réalité objective chez Vlaminck, plus de sérénité dans l’observation. Il dresse l’inventaire moral d’un village sans donner signe d’émotion. Il estime que c’est assez beau comme cela, tout nu. Il a une mémoire implacable de l’oreille et de l’œil. Il n’imagine rien, il enregistre tout et ne mêle pas les genres. Les faits d’un côté ; de l’autre, les réflexions qui en découlent – cartes sur table, comme il dit. C’est la seconde partie de son livre. Et l’homme complet sort tout armé de ce nouveau témoignage.

De Vlaminck, on ne connaît bien que le grand peintre dont les paysages pathétiques ont une force d’élément. Les personnages en sont généralement exclus, ou plutôt il n’y en a qu’un, formidable, sur la terre comme au ciel, la nature, aux cent actes divers, et qui se suffit à elle-même. On dirait que la présence de l’homme la profane. Loin d’ajouter quelque chose à sa beauté, celui-ci n’intervient que pour la corriger et l’avilir, l’imbécile ! par des ouvrages d’art ou d’utilité, des ponts, des gares, des tunnels, des cheminées d’usines, des percées à tort et à travers dans tous les sens. Il forait le sol ; il perce à présent les nuages de ses tours Eiffel et de ses buildings ; il nous ramène à l’âge de la Tour de Babel et de toutes les tours Prends garde, que le monde a déjà vues soulever la poussière en tombant tôt ou tard.
Donc, Maurice de Vlaminck, par respect pour la nature immortelle, laisse un moment les pinceaux, prend la plume et nous sert l’homme à part, dans son jus. Cet être qu’il n’a mis que rarement, comme une tache, sur la toile, il nous en montre à présent l’agrandissement sur le papier ; il nous montre cela sans haine ni tendresse, sans retouche surtout, enfin tel qu’il est dans sa mare natale. Mais une chose manquerait encore à notre connaissance de Vlaminck, si sa pensée ne nous était pas livrée, à la fin, dans les rêveries d’un peintre solitaire.
Ce peintre vit à l’écart, en pleine campagne, loin des chapelles, des coteries, des salons, des ateliers, des Instituts, des Agences de la Légion d’honneur… Il fut un fauve et il l’est resté, dans la jungle moderne. Il a en horreur la société policée, l’homme policé, tout ce qui suinte à travers le masque spécieux de la civilisation. Car il en est du progrès comme de l’automobile qui devait faciliter les évasions – et qui triple les verrous. Jamais on n’a été plus vite – nulle part !
Je me plais à voir en Maurice de Vlaminck l’Ogre des temps nouveaux…, un ogre non pas, comme l’autre, affamé de chair fraîche, mais chaussant les bottes de sept lieues pour dépister la charogne qu’il flaire alentour de nous.

Lucien Descaves.