Nouvelles

"L'Aisance dans l'infirmité"

Début d’une nouvelle parue dans le recueil En Villégiature (1896).

N°263
10 janvier 1889

Monsieur,

Emu à juste titre, des mesures que prend contre nous M. le préfet de police, d’accord avec la commission nommée par le conseil municipal pour établir la statistique de la mendicité professionnelle, j’ai l’honneur de soumettre à votre clairvoyante approbation une nouvelle combinaison sauvegardant mes intérêts en même temps qu’elle apporte, j’ose le dire, un réel adoucissement aux différents modes de charité actuellement en vigueur.

Chassé de l’endroit que quarante ans d’exercice m’avaient habitué à considérer comme inviolable, aspirant en outre au repos que me mérite une longue carrière de travail et de probité, je prends la liberté d’appeler votre attention sur un système conciliant ce souhait légitime et la continuation de vos précieuses faveurs.

A partir du1er janvier 1889, je cesse de descendre dans la rue. Je ne crois pas devoir insister sur l’importance du sacrifice, au début d’une année que l’Exposition rendra vraisemblablement fructueuse. Je m’en remets à l’exclusive générosité d’une clientèle qui, je l’espère, ne m’abandonnera pas. J’en ai fait, avec soin, opérer le recensement. Vous êtes de ceux, monsieur, dont la bienfaisance quotidienne s’évalue à dix centimes, soit : trois francs par mois ou trente-six francs cinquante par an. (Ici, deux mots rayés.)

Chaque année, donc, vers la fin de décembre, je ferai présenter à votre domicile une note acquittée du montant de vos aumônes.

Je vous prie de considérer l’économie de temps et de mouvement résultant pour vous de cette innovation.

S’arrêter, chercher dans sa poche les deux sous coutumiers, faire de la monnaie, si l’on n’en a pas ; tout cela, l’hiver, par le gel et la pluie, l’été, par le soleil dardant sur les ponts, constitue un ennui, tranchons le mot, un supplice que vous me saurez gré de vous épargner à l’avenir. D’autant que vous ne payez pas plus cher.

Dans l’espoir que vous donnerez votre prompt assentiment à cette réforme de la mendicité, je vous prie d’agréer, monsieur, l’expression de mon obscure gratitude.

Cléophas Denis
Aveugle
Rue Boissy d’Anglas, n°…
Anciennement Pont-Royal.)